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| L’Ère de Périclès (1852), de Philipp von Foltz (autour du politicien athénien : artistes, poètes et philosophes de son temps). |
Face aux crises que traversent nos démocraties libérales, ces dernières continuent en effet de se réclamer, à des degrés divers, de ces lumières grecques, à l’image du discours que prononça Emmanuel Macron le 7 septembre 2017 au pied de l’Acropole. Vincent Azoulay, tout en reconnaissant la révolution historique qui s’opéra à Athènes au tout début du Vᵉ siècle avant notre ère, recommande toutefois une mise à distance critique avec un régime dont l’existence même reposait sur des réalités qui nous semblent aujourd’hui insupportables : en premier lieu l’institution esclavagiste et l’exclusion des femmes. Dans ce livre, il poursuit son exploration des arcanes de la démocratie athénienne, cette fois pour montrer les mécanismes imaginés par le peuple pour éviter que les élites de la cité ne confisquent à leur profit le pouvoir politique pour basculer dans l’oligarchie.
Vincent Azoulay : Tout dépend de la manière dont on entend le mot démocratie. Il est important de nous défamiliariser avec ce terme qui a été tellement galvaudé et dévoyé jusqu’ici, de la République démocratique du Congo à la République démocratique allemande. Pour cela, il convient de faire un pas de côté et de revenir au terme grec. Un Athénien du Vᵉ siècle aurait eu beaucoup de mal à reconnaître dans nos régimes représentatifs ce qu’il appelait demokratia. Pour lui, il n’y a pas de démocratie sans un minimum de kratos, c’est-à-dire un ascendant réel du peuple – y compris de ses couches les plus pauvres – sur ceux qui prétendent le gouverner. Or ce pouvoir de contrainte n’a guère été l’horizon de la démocratie représentative. N’oublions pas que les républiques modernes se sont construites dans une profonde méfiance envers la démocratie athénienne, perçue comme le règne des caprices de la foule: les références romaines et dans une certaine mesure spartiates étaient beaucoup plus familières aux révolutionnaires français, par exemple.
[Note du carnet : Il en va de même des États-Unis, qui se définissent eux-mêmes comme une republic, et non comme une democracy. Les Pères fondateurs avaient pour modèle la République romaine — son Sénat, ses magistratures et son équilibre des pouvoirs — bien davantage qu’Athènes, dont ils faisaient un contre-exemple. Le Sénat américain porte le nom de son modèle romain ; la capitale s’orne d’un Capitole et d’un aigle impérial ; l’ordre de Cincinnatus, créé par les officiers de Washington, rendait hommage au général qui, à l’image du consul romain Cincinnatus, avait renoncé au pouvoir pour le restituer à la patrie. John Adams structura sa Defence of the Constitutions of Government of the United States (1787) en s’appuyant largement sur les républiques antiques et les Discours sur la première décade de Tite-Live de Machiavel.
Quant à la démocratie athénienne, elle servait surtout de repoussoir. Dans Le Fédéraliste, n° 10, Madison écrit que « les démocraties pures n’ont jamais été que des spectacles de turbulence et de discorde ; on les a toujours trouvées incompatibles avec la sûreté personnelle ou les droits de propriété, et elles ont en général été aussi brèves dans leur vie que violentes dans leur mort ». Dans le n° 63, il distingue soigneusement la démocratie, où « un petit nombre de citoyens se rassemblent et administrent le gouvernement en personne », de la république représentative, qui « délègue le gouvernement à un petit nombre d’élus ». John Adams se montre encore plus catégorique dans une lettre à John Taylor, en 1814 : « Souvenez-vous : la démocratie ne dure jamais longtemps. Elle se dévore, s’épuise et se suicide bientôt. Il n’y eut jamais de démocratie qui ne se soit suicidée. » Enfin, lorsque Benjamin Franklin, à l’issue de la Convention de 1787, fut interrogé sur ce que les délégués avaient produit, il répondit : « Une république — si vous pouvez la conserver. »]
C’est un choix : je force volontairement la traduction pour faire entendre quelque chose que le neutre « pouvoir du peuple » efface. Le kratos implique la capacité de l’emporter sur autrui et, au besoin, de le contraindre. Mais quelle est alors la limite de ce pouvoir ? Comment faire pour qu’il ne tourne pas en tyrannie et ne devienne pas contre-productif ? C’est l’un des problèmes qui traversent la démocratie athénienne: comment donner au peuple une capacité réelle de contrainte sur les élites sans provoquer leur désengagement ou leur révolte ?
La question est plutôt de savoir pourquoi tant d’hommes riches et bien nés, comme ceux que vous citez, ont continué à participer au jeu démocratique alors même qu’ils étaient soumis au contrôle féroce du peuple. Pour l’expliquer, il faut faire appel à un mécanisme très général: l’équilibre entre distinction et punition, entre incitation et inhibition – entre la carotte et le bâton – qui caractérise la démocratie athénienne. C’est là, me semble-t-il, l’une de ses originalités les plus profondes et les plus méconnues : quand elles jouaient le jeu, les élites se voyaient accorder des honneurs considérables et parfois très durables. En retour, l’exercice de la moindre responsabilité politique les exposait continuellement au contrôle et, éventuellement, à la sanction. En somme, les Athéniens ont moins cherché à écraser les élites qu’à empêcher leur supériorité de se transformer en domination. C’est ce que j’ai voulu dire par le titre du livre : le peuple athénien n’a jamais cherché à supprimer les élites, il s’est employé à les « dompter ».
Il y a une analogie, mais aussi une immense différence. À Athènes, la rumeur, la comédie, l’Assemblée et le tribunal appartenaient à un même espace civique : un bruit né dans des conversations privées pouvait être repris au théâtre ou devant les juges et, parfois, avoir une traduction institutionnelle. Aujourd’hui, la circulation numérique obéit à une tout autre logique : les attaques se déploient dans des arènes séparées et ne débouchent pas nécessairement sur des décisions judiciaires – et c’est heureux. Surtout, à Athènes, les rumeurs n’étaient pas coupées de l’ensemble des procédures de contrôle qui pesaient sur les hommes politiques. Elles prenaient place dans un système où l’exercice même d’une responsabilité exposait continuellement celui qui l’assumait au jugement des citoyens. C’est cette articulation entre parole informelle et contrôle institutionnel qui me paraît la différence essentielle. En revanche, les formes d’immunité liées à toute fonction gouvernementale ou politique aujourd’hui auraient sidéré les Athéniens, puisque le moindre poste de responsabilité engageait un contrôle permanent. On peut traduire l’un de nos responsables devant un tribunal, mais il existe toute une série de garanties qui permet l’exercice serein de la fonction. À Athènes, on est sans arrêt sur le gril quand on exerce une magistrature !
Le parallèle est difficile, parce qu’à Athènes les juges sont eux-mêmes le peuple! Les tribunaux sont composés de nombreux citoyens tirés au sort et leurs verdicts sont sans appel. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne puissent pas être critiqués ensuite, mais cette opposition entre une souveraineté populaire d’un côté et un corps judiciaire professionnel de l’autre n’y existe pas. La démocratie athénienne se caractérise par cette souveraineté des tribunaux populaires. Et l’autocritique n’est pas leur fort : même cinquante ans après la mort de Socrate, la plupart des Athéniens n’éprouvaient guère de culpabilité au souvenir de la condamnation du philosophe…
Si elle tient à s’en dessaisir, c’est peut-être parce qu’elle n’a plus le sentiment de les exercer suffisamment. À partir du moment où l’on pense que l’essentiel du pouvoir se joue ailleurs, pourquoi continuer à jouer ce qui est perçu comme une comédie ? Là où c’est captivant pour l’historien que je suis, c’est que l’évolution de nos démocraties me conduit continuellement à poser de nouvelles questions à la cité athénienne, sur des aspects qui m’étaient auparavant invisibles. Je suis frappé, surtout, par l’inventivité des Athéniens pour donner une réalité concrète non seulement à la participation populaire mais au contrôle des élites. Elle ne fournit évidemment pas un modèle, mais elle nous oblige à nous demander ce que nous entendons réellement aujourd’hui par « exercer le pouvoir » en démocratie
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