lundi 20 juillet 2026

Chez les Baldeck en Savoie, l’école à la maison et le brevet à 9 ans

Le 10 juillet, Agnès Baldeck est devenue l’une des plus jeunes élèves française à obtenir le brevet des collèges, diplôme national français obtenu à la fin du collège, généralement vers 14-15 ans ; il correspond approximativement au premier diplôme de fin d’études secondaires dans plusieurs pays. Texte paru dans le Figaro.

Déscolarisée [ce terme à une connotation coupable, de décrocheur problématique, on dira mieux « instruite à la maison »], elle bénéficie d’une instruction à domicile très libre, tournée vers le jeu et principalement orchestrée par sa mère, une mathématicienne. Très déçue par le système français, la famille déménagera à l’étranger dans l’année.

Ils ont de belles reliures rigides, d’un orange, d’un vert, d’un bleu très vifs. Rangés sur une étagère à côté de la cuisine où cuit la croziflette, ces manuels de français datent des années 50, du temps où le certificat d’études  sanctionnait le niveau à la fin du primaire [supprimé en 1989 après avoir été pendant près d’un siècle un symbole de l’instruction de base]. Dans le bleu vif, éditions Bourrelier, un texte raconte l’histoire de Marceline et Jean-Claude qui, avec leur maman, vont soigner la basse-cour où l’on entend les animaux «beugler, mugir, hennir, grogner, taper du pied». Récemment ces livres au charme désuet et au langage châtié que possèdent les Baldeck ont eu le droit aux gros titres. C’est grâce à eux, mais aussi à des chansons réalisées avec l’IA et d’autres méthodes maison tirées du savoir-faire Montessori qu’Agnès 9 ans, l’aînée de Nicolas et Katya, a décroché le  brevet des collèges  le 10 juillet avec la mention bien. 15,85. Une des [plus] jeunes élèves françaises à l’obtenir.
« Ah, on ne dirait que t'as ton certif, toi ! »

Le 2 juillet, son père, Nicolas, informaticien autodidacte, inventeur de la pomme de terre connectée, objet de dérision présenté au CES de Las Vegas en 2020, avait publié un long message sur X pour expliquer le choix de cette inscription. Pour les Baldeck, ce diplôme pouvait jouer un double rôle : celui d’attestation de niveau pour l’instruction à domicile d’Agnès - dont ils craignent chaque année qu’on ne la leur interdise -, et celui de pied de nez politique au système français qui fétichise des totems désormais sans valeur. En début de semaine, Le Figaro s’est rendu à la Chapelle Blanche, village des montagnes savoyardes, à la rencontre d’une famille à part, pas marginale du tout mais férue d’excellence dans différents domaines.

Le durcissement de l’instruction en famille par le gouvernement Macron

«Vous en prendrez, hein ?» Longue natte dans le dos, Agathe, neuf mois, dans les bras, Katya Baldeck pose le plat de croziflette sur la table de la cuisine carrelée aérée par la clim. La maison rose pâle offre une vue sur des montagnes et des champs, «la vraie campagne où on va chercher le lait avec le bidon», sourit Nicolas Baldeck en tendant un verre à Adèle, trois ans, «grande timide» selon sa sœur Agnès. Cette dernière ne l’est pas et répond «merci» dans un sourire radieux quand on la félicite pour ses résultats. 20 en anglais, 17 en sciences, 16 en français... Elle est très contente, elle n’était «pas trop stressée»,se demandait surtout si elle allait pouvoir rester plusieurs heures à une table. La première journée, le chocolat qu’elle avait pris pour se câliner le moral a fondu. Elle rit : « on a dû nettoyer le sac». Agnès a 9 ans et ça se voit. Elle fait gouzi gouzi au bébé, se lève plus tôt de table pour partir jouer. Son père soulevait ce point dans son message sur X : sa fille est certes au-dessus de la moyenne - « sans être Einstein» - mais elle est encore une enfant qui fabrique des bracelets en perles, chahute dans la piscine avec ses copines du tennis ou de la danse sans leur parler de fonctions logarithmiques. Il n’est pas question de la préparer pour le bac.

L’entreprise du brevet est partie d’une blague familiale. L’an dernier, curieux, le couple jette un œil aux épreuves. Un exercice de français retient son attention. Noté sur dix points, il demandait de réécrire un passage d’un texte de Beauvoir en remplaçant «je» par «nous». On s’est dit «mais ce n’est pas possible, Agnès peut largement le faire» , se souvient Katya. Cette mathématicienne d’origine russe spécialisée en probabilités et statistiques connaît le niveau matière par matière de sa fille, c’est elle qui supervise son apprentissage. Un mode de scolarité appelé IEF (instruction en famille) dont la popularité a été monumentale ces vingt dernières années. Entre 2007 et 2021, les effectifs [instruits à la maison] avaient grossi d’environ 900%. De 7000 enfants à 70.000. En 2021, la loi contre le séparatisme [!?] l’a restreinte en instaurant un régime d’autorisation préalable.

Agnès et Adèle Baldeck dans la chambre d’Agnès le 14 juillet à la Chapelle-Blanche, France

«C’est devenu très compliqué», assure Nicolas qui, en «bon geek», a compilé les données de 3000 décisions de justice au sujet de l’IEF, disponibles sur le site Le droit d’instruire. «Dans certaines académies [direction régionale scolaire], on observe un taux de refus de 100%, dans ce cas-là, ce n’est pas une question de dossier bien monté ou non, mais une question de doctrine.» D’idéologie anti-IEF, soutient-il. À laquelle il est courant de reprocher de désocialiser l’enfant ou de le pénaliser en ne lui offrant pas la scolarité idoine. Le gouvernement la soupçonne aussi d’être un faux nez pour des dérives sectaires ou séparatistes, notamment religieuses. «Chaque année, on est un peu shaky [précaire en français] en redemandant l’autorisation», explique Katya. En 2025, on ne comptait plus que 30.000 enfants en IEF. 

Outre le défi, l’obtention du brevet est une façon de dire vous voyez que ça marche. Ainsi qu’une attestation de niveau car jusque-là l’académie n’acceptait que de lui faire passer les épreuves correspondant à sa classe d’âge. «Donc on n’avait aucune trace, sauf notre parole, qu’elle savait des choses au-delà», soupire sa mère. Embêtant. Car l’IEF, sauf cas rares, ne dure pas toute la vie. 

Ennui savoyard contre méthode Singapour

Pour Agnès, l’IEF a commencé en maternelle. Pas d’emblée. Au début, ses parents envisageaient une scolarité relativement classique. Relativement car le public était exclu. Non par Katya dont la scolarité en Russie s’est passée dans un excellent établissement d’État d’Akademgorodok, une cité scientifique de Sibérie, la Silicon Taïga. Mais par Nicolas. Fils de communistes français très attachés à l’instruction pour tous, lui a gardé un sale souvenir de ces trop nombreuses heures passées à regarder la pendule au bout desquelles il a eu son bac S avec peine. 

À Aix-les-Bains, dans leur quartier «d’HLM gentils car c’est pas la Seine-Saint-Denis non plus» , ils ont à l’époque le choix entre l’école juive, l’école publique et l’école Montessori. La première les tente, la troisième, où les enfants apprennent en manipulant des objets selon les préceptes de la pédagogue star, les séduit. Agnès y passera deux mois agréables à couper des carottes et à faire du café. À la faveur du confinement, ses parents découvrent que l’établissement en question ne vaut pas ce qu’ils paient. 

Ils la déscolarisent, à l’époque c’est plus simple, et se mettent à chercher des outils pour l’instruire. Pour le français, de vieux manuels achetés en ligne font très bien l’affaire, pour les maths, «on a choisi la méthode Singapour» , fondée sur les schémas et appliquée dans 70 pays (mais assez mal en France). Comme les Baldeck s’inspirent beaucoup de Montessori, une grande place est accordée à l’autonomie, donc au jeu libre d’accès. 

Dans la chambre d’Agnès, les boîtes s’empilent. Folix, le mémo des multiplications, médaille d’or au concours Lépine. Découvrons la France. Le jeu des conjugaisons. Elle prend un sablier. « Alors on pioche une carte et là on lit conjuguez choisir à la deuxième personne du pluriel, au futur.» Il faut se dépêcher, le sable s’écoule. Katya nous fait un signe. «Regardez !» Adèle, la petite de 3 ans, s’est saisie d’une planche velleda couverte de courbes destinées à apprendre la formation des lettres. Elle suit soigneusement le tracé. «Elle joue mais elle apprend, parce qu’elle imite sa sœur.»

Alors qu’on imaginait Agnès bûcher comme une folle, on découvre qu’elle travaille beaucoup moins, selon l’acception courante du terme, qu’elle ne le ferait à l’école. Mais quand elle tricote - car elle tricote -, c’est devant un documentaire sur les régions. Quand elle gribouille, elle a au-dessus de la tête un mémo hiéroglyphes qui lui rappelle que m = p x V (la formule de la masse volumique). Quand elle chante, c’est parfois folklorique. Comme elle ne parvenait pas à se passionner pour les denses fiches d’histoire tirées des denses manuels, sa mère lui a composé des cours chantés à partir d’« airs de l’enfance parce que ça reste pour toute la vie », explique la petite fille.  

Très branchée données ouvertes - Nicolas a créé le site OpenWindMap pour les amateurs de parapente - la famille s’est occupée de mettre les textes en musique afin de les partager. Le copain musicien n’était pas dispo alors l’IA -  Claude - a servi de compositeur. Katya s’en sert aussi pour élaborer des exercices. Ça fait mal au cœur de l’écrire mais la mathématicienne a notamment demandé au modèle d’Anthropic d’inventer des exercices qui familiarisent Agnès avec les consignes parfois illogiques des intitulés. « On appelle ça la méthode Ombrage. » Dans Harry Potter, ce professeur habillée tout de rose et n’aimant que les chats, réprime durement les élèves qui demandent des comptes sur ce qu’ils apprennent en classe. 

Agnès adore Harry Potter dont elle est en train de terminer le 7e tome. Rêve-t-elle parfois d’être avec des amis à l’école ? « Oui, pour pouvoir leur demander quand je ne comprends pas quelque chose.» Des amis, la petite fille n’en manque pas dans l’absolu. Ils lui viennent de la gym, de la danse, de la clarinette, du tennis, de ce qu’elle a le temps de faire en ne passant que peu d’heures assise à un bureau. Mais la scolarité classique la tente. C’est pour répondre à ce vœu et aussi aux ambitions de Katya, qui avant d’avoir des enfants travaillait sur des plateformes pétrolières aux quatre coins du monde pour Schlumberger, que les Baldeck ont pris la décision d’émigrer.

Le départ à venir pour l’Irlande

Au  classement PISA , qui évalue plus de 80 pays dans trois disciplines, l’Irlande fait partie des très bons élèves. En lecture, elle se classe juste derrière Singapour. C’est dans ce pays que les Baldeck s’établiront d’ici à la fin de l’année scolaire 2027. « On a déjà mis la maison en vente », raconte Nicolas. Le choix s’est fait lentement. La Suisse voisine était une option. Mais la perte de niveau de vie serait trop sèche. Autrement, il y a « de très bonnes écoles en Estonie ou en République tchèque ». Mais bon, l’usage de l’estonien reste limité. L’Irlande donc. La pluie, le coddle [? le ragoût irlandais?], l’uniforme à l’école. « Un esprit pro kids aussi, qui nous attire beaucoup. En France, on est trop rigide avec les enfants et on ne leur fait pas assez de place. » La vie professionnelle n’est pas un sujet, les Baldeck peuvent la recréer où ils veulent.

Quid de la France ? Leur manquera-t-elle ? Le oui est maigrelet. Le couple dénonce une cécité à propos de notre système scolaire. « Beaucoup ne veulent pas voir qu’il va dans le mur. Aujourd’hui, insiste Nicolas, la France et son système unique égalitariste présentent l’un des écarts de performance les plus élevés entre élèves favorisés et défavorisés de l’OCDE... »

S’il était ministre de l’Éducation, comment procéderait-il ? « J’instaurerais des classes de niveau, tout simplement. Parce que quand on a des gamins en quatrième qui ne savent pas lire, c’est mauvais pour eux et pour les autres de les avoir tous dans la même classe. » Katya est plus radicale. « Pour elle,sourit-il, il faut supprimer la carte scolaire, accorder une liberté totale aux établissements et les subventionner en fonction du nombre d’élèves qui s’inscrivent chez eux. » Plus modestement, Édouard Geffray, notre ministre de l’Éducation, vient d’annoncer dans Le Parisien , qu’il comptait lancer « un travail important» à la rentrée afin de « reconsolider le niveau du brevet ».

samedi 18 juillet 2026

France — La loi sur l'euthanasie ou la défaite de la pensée

Chronique de Luc Ferry qui critique la Loi sur l'euthanasie en France dans
Le Figaro du 16 juillet. Ferry se définit pourtant comme un  spiritualiste laïque et un partisan du rationalisme critique inspiré par Kant et les Lumières.

Il faut le dire, arguments philosophiques sérieux à l’appui, cette loi est un désastre. Pas de malentendu : que l’on puisse aider à mourir quelqu’un en fin de vie, quelqu’un dont les souffrances sont insupportables alors qu’il n’y a plus aucun espoir d’en sortir est tout à fait légitime. C’est ce que permet l’excellente loi Claeys-Leonetti, qu’on pouvait sans doute améliorer à la marge, mais qui fort à juste titre - il est vrai qu’il fallait pour le voir prendre le temps de la lire – ne proposait la sédation définitive que dans les cas où l’acharnement thérapeutique devenait funeste : fin de vie, souffrance sans espoir. Après avoir plombé l’avenir de jeunes en leur laissant une dette abyssale, Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

Cette loi est une défaite de la pensée et de l’humanité dans tous les domaines :

1) Défaite de la liberté, la vraie, celle que vous ôtent la solitude et le désespoir que suit cet état dépressif sévère, qui, tous les psychiatres le savent, supprime la possibilité même du choix et pousse les personnes au suicide. J’ajoute qu’il est assez risible de voir des matérialistes, des utilitaristes et des spinozistes qui ont passé leur vie à « déconstruire » l’idée de libre arbitre qu’ils tiennent pour « délirante» (c’est le terme qu’utilise Spinoza), faire appel in extremis à elle pour justifier cette loi !

2) Défaite de l’égalité, toutes les enquêtes montrant que ce sont les laissés-pour-compte sur le plan social et humain qui « bénéficieront » le plus de cette loi.

3) Une défaite de l’excellente loi Leonetti, qui n’avait pas seulement le mérite de limiter l’aide à mourir à la fin de vie, mais plus encore celui de ne pas présenter le droit de tuer comme un « soin » !

4) Une défaite de la norme éthique vaincue par la factualité, comme si le fait devait faire loi. Dans ces conditions, il faudrait accepter l’idée que la majorité a toujours raison, ce dont l’histoire montre abondamment que c’est évidemment faux, et que toutes les pratiques sont bonnes du moment qu’elles deviennent courantes – ce qui ouvrirait la porte à tous les malfaiteurs de la planète.

Emmanuel Macron s’en prend aux « seniors » et aux malades, l’actuelle loi permettant à des personnes qui ne sont pas vraiment en fin de vie de recourir à une aide à mourir en moins de trois jours !

On rappellera que, dans la logique utilitariste de ceux qui défendent cette loi, seul compte un minable calcul du plaisir et des peines, qui doit bien sûr l’emporter à leurs yeux sur la dignité humaine et le respect de la vie.

5) Une défaite de tous les délaissés, des solitaires, des dépressifs et des « fatigués de la vie », à qui on enverra le message qu’ils sont des boulets et qu’ils feraient mieux de dégager.

6) Une défaite de la bonne foi sur l’hypocrisie, car les partisans de la loi en appellent à Sénèque pour faire croire que le problème est celui du suicide alors qu’il ne s’agit ni de près ni de loin de lui, mais de l’autorisation de tuer ou d’aider à tuer, où l’on voit, si du moins l’on n’est pas d’une insigne mauvaise foi, que c’est l’assistance qui fait problème, l’appel à un tiers, en aucun cas la décision personnelle d’ôter sa propre vie !

7) Une défaite de la laïcité, les idéologies matérialistes prenant désormais la forme de nouvelles religions qui remplacent le divin par le «matériel», biologique ou psychologique, dans le but d’en faire une «cause première» qui s’impose contre la neutralité du droit, ce pourquoi, même si c’est sans espoir, Gérard Larcher a, sur le principe, raison de saisir le Conseil constitutionnel.

8) Une défaite enfin de la fraternité et de l’amour vaincus par un individualisme qui table, sans doute à juste titre, hélas, sur le soulagement qu’on doit éprouver en désignant comme un « soin » et un « geste d’humanité » le fait de se débarrasser en réalité du poids de personnes en proie au malheur.

Encore une fois, il ne s’agit pas de revenir sur le droit d’aider à mourir quelqu’un qui est en fin de vie, plongé dans des souffrances sans espoir, l’acharnement thérapeutique devant être évidemment rejeté. Mais il est clair à mes yeux que Houellebecq, pour une fois, avait raison, Leonetti aussi et qu’on aurait dû à tout le moins écouter bien davantage des médecins de soins palliatifs, comme Alexis Burnod, mais je m’en voudrais de gâcher ce qui reste de la fête que le Cese s’apprêtait à organiser à nos frais pour célébrer la victoire de la mort sur la vie et de l’individualisme narcissique sur l’amour. Elle a été reportée, mais le fait même qu’on ait pu y songer en dit long sur l’état moral et spirituel de nos assemblées… 
 
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vendredi 17 juillet 2026

L'Odyssée de Nolan : l'adjudant-chef Ulysse, traumatisé, ramène ses GIs métissés du Levant

L’adaptation de L’Odyssée par Christopher Nolan suscite déjà des interrogations sur ses choix artistiques et culturels. Au-delà de la question de la fidélité au texte d’Homère, c’est surtout la manière dont le cinéaste semble projeter des références contemporaines américaines sur une œuvre profondément enracinée dans le monde grec antique qui fait débat.

La disparition du « sentiment d’étrangeté » du monde homérique

La critique de Michel de Jaeghere ne porte pas seulement sur des anachronismes visibles (distribution des rôles, costumes, rap, esthétique), mais sur une erreur fondamentale de compréhension de ce qui fait la grandeur de l’œuvre d’Homère.

De Jaeghere explique que L’Iliade et L’Odyssée ont été composées aux VIIIᵉ-IXᵉ siècles avant J.-C., mais qu’elles racontent un monde beaucoup plus ancien : celui de la civilisation mycénienne du XIIIᵉ siècle avant J.-C. Entre ces deux périodes, le monde grec a connu l’effondrement des royaumes mycéniens, la disparition de l’écriture et plusieurs siècles de bouleversements.

Les auditeurs grecs qui écoutaient ces récits vivaient donc dans un monde appauvri par rapport à celui décrit par les poèmes : ils entendaient parler de palais somptueux, de royaumes riches en or et de héros d’un âge disparu.

C’est précisément cette distance qui produit la poésie homérique : un monde à la fois étranger et familier.

Nolan commet l’erreur de croire que rapprocher une œuvre du présent permet de mieux la comprendre

De Jaeghere compare le film aux metteurs en scène de théâtre qui modernisent systématiquement les œuvres anciennes en pensant qu’un décor contemporain facilite leur compréhension.

« Nolan veut rapprocher Homère de nous ; or la grandeur d’Homère est justement de nous faire sentir la distance qui nous sépare d’un monde disparu tout en nous révélant la permanence de la nature humaine », déclare le directeur du Figaro Histoire.

La volonté de rendre Homère immédiatement contemporain produit paradoxalement l’effet inverse : elle efface ce qui fait son universalité. L’homme moderne n’a pas besoin de retrouver dans Ulysse ses propres vêtements, son langage familier, ses propres codes sociaux ou ses propres références culturelles ; il doit pouvoir rencontrer un homme venu d’un autre monde.

Nolan inverse presque la nature d'Ulysse

Pour De Jaeghere, l’Ulysse homérique est :
  • le « roi aux mille tours » ;
  • un homme d’intelligence et de ruse ;
  • un maître de la parole et du récit ;
  • un héros qui vainc moins par la force que par l’esprit.
Or Nolan en ferait presque l’inverse : un personnage traumatisé, amnésique, qui cherche à retrouver son identité.

La plus grande trahison du film ne réside peut-être pas dans son apparence, mais dans son héros lui-même. L’Ulysse d’Homère n’est pas un guerrier diminué par ses blessures : c’est précisément parce qu’il est l’homme de l’intelligence, de la ruse et de la parole qu’il surmonte les épreuves. En faisant de lui un personnage amnésique cherchant à reconstruire son passé, Nolan remplace la figure du héros rusé par celle, beaucoup plus moderne, du survivant traumatisé.

« On a l’impression d’être devant un adjudant-chef qui ramène ses GIs. »

Le film semble parfois transformer l’Odyssée en récit d’expédition militaire américaine moderne. L’équipage d’Ulysse n’apparaît plus comme un groupe de compagnons grecs liés par une civilisation et une mémoire communes, mais comme une unité d’hommes embarqués dans une opération lointaine, donnant au récit une tonalité proche des grandes fictions guerrières américaines, comme tant d'autres.

Ulysse traumatisé par la sauvagerie de la guerre de Troie...

Notons le paradoxe de cet Ulysse qui dénonce la violence sauvage de la guerre de Troie, en exprimant des remords face au subterfuge du cheval dont il est l'auteur (Chant IV, v. 271-289 et Chant VIII, v. 492-520), mais qui, dans la scène suivante, en rajoute une couche de sauvagerie. 

On a l'impression que Nolan joue sur les deux tableaux : il se complaît dans cette violence, tout en la drapant dans un pamphlet antiguerre.  Nolan sait que les scènes de violence spectaculaires (combats, effets visuels) attirent le public (comme dans Dunkerque ou Le Chevalier noir (The Dark Knight à Paris). En même temps, il semble vouloir plaire aux critiques et aux spectateurs « engagés » en intégrant des thèmes comme la culpabilité, la guerre inutiles, ou la complexité morale.

Dans la version « classique », Ulysse raconte la ruse dy cheval de Troie avec fierté (Chant IV et VIII). Il décrit son stratagème comme une preuve de ruse et d’intelligence, pas comme une source de culpabilité. Le sac de Troie est évoqué comme une victoire légitime (même si Homère montre aussi les souffrances des vaincus, comme dans l’Iliade avec la mort d’Hector). Ulysse est donc un héros qui assume ses actes et n'est en rien tourmenté par ceux-ci. Sa souffrance vient des épreuves après Troie (errance, perte de ses hommes), pas de la guerre elle-même.

Nolan invente un Ulysse tourmenté par la guerre, une réinterprétation moderne (probablement influencée par des lectures psychologisantes comme la traduction d’Emily Wilson). 

Circé réduite à une sorcière caricaturale de conte

Chez Homère, Circé n’est pas seulement une sorcière : elle est une femme d’une beauté surnaturelle, une séductrice qui représente une véritable tentation pour Ulysse. Son pouvoir ne repose pas uniquement sur la magie, mais sur une alliance entre charme, intelligence et danger. En la réduisant à une sorcière de conte, interprétée à contre-emploi par Charlize Théron, proche de l’imaginaire médiéval merveilleux de Johan et Pirlouit, Nolan perd ce qui faisait l’ambiguïté du personnage : Circé n’était pas simplement une ennemie à vaincre chez Homère, mais une épreuve intérieure pour le héros.

L’équipage d’Ulysse transformé en creuset américain


Dans le poème homérique, comme dans le contexte historique de la Grèce mycénienne de l’âge du bronze, les compagnons d’Ulysse appartiennent à un univers grec : ils sont originaires d’Ithaque et des îles voisines, au sein d’un monde méditerranéen certes ouvert aux échanges, mais dont la réalité démographique et culturelle n’a rien à voir avec celle des sociétés américaines actuelles.

Le film leur impose pourtant une diversité visible — Asiatiques, Africains, Pakistanais ou Indiens, avec notamment Himesh Patel dans le rôle d’Euryloque — qui semble davantage refléter la composition de la société américaine contemporaine qu’une représentation du monde grec ancien. Ce choix apparaît comme une projection culturelle, où l’épopée antique devient le support d’une lecture sociale propre au XXIᵉ siècle américain.

Hélène de Troie et la rupture avec l’imaginaire grec antique

Le traitement d’Hélène de Troie accentue encore cette impression de déconnexion historique. Dans l’œuvre homérique, Hélène est décrite par l’expression célèbre « aux bras blancs », qui participe d’un idéal esthétique propre à la poésie grecque antique. Le film confie pourtant le rôle d'Hélène et de sa sœur Clytemnestre à une actrice kényane-mexicaine fortement typée.

Au-delà de la question individuelle du choix d’une interprète, la distribution des rôles participe à une transformation plus large de l’imaginaire grec traditionnel. L’absence presque totale d’acteurs grecs dans les rôles principaux renforce le sentiment d’un effacement de l’ancrage hellénique au profit d’un modèle de représentation typique des grandes productions hollywoodiennes contemporaines.

 

La disparition du patriotisme dans une œuvre qui n’est pourtant pas guerrière

De Jaeghere rappelle que L’Odyssée est une œuvre profondément patriotique, mais d’un patriotisme différent de celui de L’Iliade.

Dans L’Iliade, la patrie est défendue contre un ennemi extérieur.

Dans L’Odyssée, le patriotisme est celui du retour : Ulysse veut retrouver son île, son épouse, son fils, son royaume.

Cette dimension disparaît dans une adaptation centrée sur l’aventure individuelle.

L’Odyssée est une épopée du patriotisme en temps de paix. Elle ne célèbre pas la cité assiégée comme L’Iliade, mais l’attachement d’un homme à sa terre, à sa famille et à son héritage. Le véritable exploit d’Ulysse n’est pas seulement de survivre aux dangers : c’est de rester fidèle à son foyer malgré toutes les séductions qui pourraient l’en détourner.

L’aède devenu rappeur américain : une analogie pour le moins discutable

La transformation de l’aède grec en rappeur noir américain, avec l’apparition de Travis Scott, constitue probablement l’un des choix les plus symboliques. Dans le monde homérique, l’aède est un poète oral qui accompagne son récit à la lyre, selon des règles métriques précises et une tradition fondée sur des formules transmises de génération en génération.
 
Le rappeur afro-américain Travis Scott dans le rôle de l'aède Phémios à Ithaque

Assimiler cette figure au rap contemporain américain relève d’une analogie qui paraît forcée. La poésie orale n’est pas une spécificité de la culture afro-américaine moderne : elle existait dans quasiment toute les civilisations peu alphabétisées: des scaldes nordiques aux bardes celtes. Réduire l’héritage de l’oralité poétique au seul modèle du rap américain revient à imposer un horizon culturel contemporain (indépassable apparemment) à une réalité historique beaucoup plus vaste. Ajoutons qu'il existe des rappeurs qui ne sont pas noirs...

Une esthétique hollywoodienne éloignée du monde mycénien

Le problème ne concerne pas seulement le casting ou les références culturelles, mais aussi l’univers visuel du film. Les armures sombres évoquent davantage l’esthétique de Batman ou des grandes productions de super-héros Marvel Comics que celle de l’âge du bronze grec. Les navires rappellent parfois davantage les embarcations vikings, apparues plusieurs millénaires plus tard, que les navires grecs de l’époque mycénienne.

Or l’univers homérique n’était pas celui d’une Antiquité sombre et monochrome : les sociétés de l’âge du bronze méditerranéen utilisaient le bronze brillant, les ornements métalliques, les couleurs et des équipements spécifiques, comme les célèbres casques à défenses de sanglier associés aux guerriers mycéniens. Le choix d’une esthétique sombre et spectaculaire semble donc répondre davantage aux codes actuels des blockbusters américains (peu importe l'époque de l'intrigue) qu’à une volonté de restitution historique.

Le budget total estimé de L'Odyssée de Christopher Nolan est d’environ 250 millions de dollars américains pour la seule production (soit 218,5 M€, 352 M$ CA). Si l’on ajoute les dépenses de promotion et de distribution, estimées autour de 125 millions de dollars, l’investissement global approcherait 375 millions de dollars (c.-à-d. 328 M€  ou 528,8 M$ CA).


Calypso : disparition de la vraie tentation d’Ulysse

Dans le film, selon De Jaeghere, Calypso devient une sorte de personnage fantastique menaçant.

Mais dans Homère, elle représente une tentation beaucoup plus subtile : elle offre à Ulysse l’immortalité, une beauté supérieure à celle de Pénélope et une vie sans souffrance.

Le choix d’Ulysse est donc extraordinaire : il préfère une vie humaine, limitée, auprès des siens, plutôt qu’une éternité heureuse mais sans patrie.

En supprimant cette dimension, le film perd l’un des plus grands moments philosophiques de l’Odyssée. Ulysse ne quitte pas Calypso parce qu’elle est un danger : il la quitte parce qu’il choisit volontairement la condition humaine. Il préfère la mort auprès des siens à une immortalité sans foyer, sans peuple et sans mémoire.

Une Odyssée américaine plutôt qu’une épopée grecque ?

Ces choix ne semblent pas chercher prioritairement à restituer le monde d’Homère ou l’époque mycénienne. Ils imposent plutôt un prisme contemporain : celui de la diversité sociétale américaine, des références culturelles américaines et d’une esthétique de méga-production proche des univers de bandes dessinées hollywoodiennes.

Le risque est alors de voir une œuvre grecque millénaire perdre son identité propre pour devenir une nouvelle variation d’un imaginaire cinématographique américain. L’épopée d’Ulysse, au lieu de faire découvrir un monde ancien dans toute son étrangeté, serait ainsi remodelée selon les préoccupations et les codes du présent.

C’est précisément ce que critique Michel de Jaeghere lorsqu’il dénonce les concessions faites à l’air du temps au détriment d’une œuvre véritablement enracinée dans son époque et sa civilisation.

La critique du féminisme contemporain appliquée à Pénélope

De Jaeghere cite une scène où Pénélope reproche à Télémaque l’idée qu’un roi soit nécessaire, en affirmant qu’elle pourrait elle-même gouverner.

La critique de ne vise pas la force du personnage féminin (Pénélope l’est déjà chez Homère), mais que ses valeurs soient remplacées par celles du XXIᵉ siècle.

Pénélope, qui est déjà dans l’épopée homérique une figure remarquable d’intelligence et de fidélité, est réinterprétée à travers des catégories contemporaines. Chez Homère, Pénélope est l'égale d'Ulysse quant à sa détermination et ses stratagèmes. Le problème n’est donc pas de montrer une femme forte, mais de substituer à une figure antique une conception moderne du pouvoir et de l’égalité.

La place des femmes dans le film

Argos, le chien d’Ulysse, prend plus de place dans le film que certains personnages féminins dans l’histoire. Lors d’un entretien, Lupita Nyong’o disait qu’elle aimerait demander à Homère ce qu’il pensait de la représentation féminine dans le film en comparaison avec le peu de place que le poète antique leur avait donnée dans L’Odyssée. De toute évidence, Lupita n’a pas lu le livre… L’Odyssée est l’une des épopées antiques les plus riches en personnages féminins forts et complexes : Pénélope, Athéna, Circé, Calypso, Nausicaa, Hélène, etc. Argos, chien fidèle, n'apparaît qu'une seule fois (Chant XVII, v. 290-327) : il reconnaît Ulysse déguisé en mendiant, remue la queue, puis meurt.

Imaginaire antique uniformisé par un Hollywood moderne et diversitaire 

On semble assister aux remplacement des différences entre civilisations anciennes par une esthétique mondiale standardisée (armures sombres, héros torturés, combats spectaculaires), qui finit par rendre interchangeables des univers historiques pourtant très différents.

La lecture contemporaine d’Homère, incarnée notamment par la traduction d’Emily Wilson, une militante féministe, a profondément bouleversé la lecture de l’Odyssée en insistant sur les rapports de pouvoir, la condition féminine et la complexité psychologique des personnages. Bref, les préoccupations de la traductrice.

Emily Wilson traduit ainsi l'incipit célèbre de l’Odyssée :

« Ἄνδρα μοι ἔννεπε, Μοῦσα, πολύτροπον »

par 

« Parle-moi d'un homme compliqué »

plutôt que des formulations classiques comme :

« Chante-moi, Muse, l’homme aux mille tours... » (il est rusé) ou
« Raconte-moi, ô Muse, l’homme aux multiples détours. » (il erra dix ans)

L'adjectif πολύτροπος (πολύς multiple, τροπος tours) est une épithète homérique fixe qui distingue Ulysse. Les héros et dieux dans l'épopée ont des surnoms récurrents (exemples : « Achille au pied léger », « Athéna aux yeux pers »).

Le choix d'Emily Wilson met immédiatement en avant l'homme torturé, en psychologisant son périple. Une préoccupation éloignée de celle d'Homère mais que l'on retrouve dans le film de Nolan. Ce n’est pas une erreur de traduction : c’est une interprétation. Elle oriente la lecture vers une sensibilité moderne.

Que Christopher Nolan ait revendiqué la lecture de cette traduction n’est donc pas anodin. On retrouve dans son adaptation une volonté comparable de rapprocher Homère des préoccupations morales contemporaines progressistes. Pour Michel de Jaeghere, c’est précisément le risque de cette démarche : à force de rendre l’épopée antique conforme à nos catégories contemporaines, on finit par effacer ce qui faisait son étrangeté et sa force propre.

Christopher Nolan affirme de manière surprenante que L’Odyssée porte en définitive sur l’idée qu’une société ne peut fonctionner que par le respect des étrangers. Il croit que, malgré les 3 000 ans écoulés depuis Homère, cette vérité fondamentale sur la nature humaine n’a pas changé. Rappel : L’Odyssée s’achève littéralement par l’exécution des étrangers qui abusaient de l’hospitalité de la famille d’Ulysse (les prétendants). L’Iliade, auparavant, décrit en détail le siège brutal de Troie et le sac impitoyable de cette ville parce que l’un de ses princes avait abusé de l’hospitalité de Ménélas en séduisant sa femme. Leçon des deux poèmes homériques : les vrais hommes châtient impitoyablement les étrangers qui abusent de leur hospitalité et ces hommes ne souffrent pas de trouble de stress post-traumatique par la suite, à la différence de l'Ulysse de Nolan.

Toute adaptation d’un texte antique reflète l’époque qui la produit : c’est moins une lentille qu’un miroir. Les Athéniens de l’Antiquité ont transformé l’épopée homérique en une tragédie d’une grande finesse psychologique. Au XVIIIe siècle, la traduction d’Alexander Pope a réussi à faire passer Ulysse pour un poète efféminé des Lumières plutôt que pour un ancien roi-guerrier. En 1922, James Joyce a transposé L’Odyssée dans un roman qui met en avant le sexe, le flux de conscience et ce thème littéraire incontournable du modernisme : l’ennui.

En ce sens, 
la réécriture du cinéaste britannique s’inscrit dans une tradition séculaire. Elle est manifestement un produit de notre époque. Les personnages féminins y tiennent ainsi fréquemment des plaidoyers en faveur du féminisme. 

Le casus belli de la guerre de Troie est présenté comme un désir d’améliorer les routes commerciales, comme si Agamemnon n’était qu’un défenseur irréprochable du libre-échange plutôt que l’un des plus grands monarques, puissant et arrogant, de l’Antiquité.

Il est vrai que les adaptations disposent d’une certaine latitude, car L’Odyssée recèle une multitude de facettes.

D'aucuns diront qu'il n’est donc pas surprenant qu’Ulysse, le saccageur de cités, ait été une nouvelle fois transformé par Sir Christopher. L’Odyssée originale raconte le périple de dix ans d’Ulysse pour rentrer chez lui après la guerre de Troie et est donc généralement considérée comme une sorte de pérégrination maritime grecque. Mais c’est aussi un film mêlant sexualité et monstres marins, un film sur la relation père-fils, sur la relation mari-femme, sur l'étrangeté d'un âge d'or disparu, sur l'amour de la patrie et des siens.  Sa structure est d’une complexité redoutable. L’œuvre parle d’Ulysse — mais les lecteurs ne le rencontrent qu’au bout de quatre livres. De plus, bon nombre des récits que l’on considère comme archétypaux de l’Odyssée ne sont soit pas racontés du tout, soit présentés sous forme d'analepses rapides chez Homère : les Sirènes sont évoquées en une soixantaine de vers et les Lotophages en une vingtaine.

Chaque génération réinvente L’Odyssée à son image : on obtient la version que mérite son époque. Ou, en l’occurrence, celle que mérite la culture anglo-saxonne actuelle. Les Athéniens de l’Antiquité, inventifs et querelleurs, se sont emparés d’Homère et l’ont transformé en une tragédie à leur image. Les modernistes l’ont transformé en prose et en poésie modernistes. Le monde anglo-saxon moderne, simpliste et centré sur le visuel, s’est emparé d’Homère pour y dépeindre ses obsessions actuelles : la diversité ethnique, les revendications féministes, la culpabilité du monde occidental, le tout dans une esthétique violente et grise à l'aide de moyens cyclopéens.

Deux poids, deux mesures selon l'origine du mythe

Dans le débat autour de la distribution controversée des rôles dans L’Odyssée de Christopher Nolan ou des libertés prises à l’égard du récit d’Homère, de nombreux défenseurs du film écartent ces critiques en rappelant les éléments fantastiques du mythe (le Cyclope, la magicienne qui transforme les hommes en porcs). Tout deviendrait donc permis : réinterpréter, adapter, moderniser, voire dénaturer.

Pourtant, dans le cas de Vaiana, la Légende du bout du monde (Moana), le film d’animation de Disney racontant le voyage initiatique d’une jeune Polynésienne qui traverse l’océan pour sauver son peuple avec l’aide du demi-dieu Maui, le studio a mobilisé des anthropologues et un groupe d’experts culturels afin de garantir une représentation jugée authentique et respectueuse des cultures polynésiennes et océaniennes. La même exigence a été appliquée à la version en prises de vues réelles sortie en 2026 avec Dwayne Johnson dans le rôle de Maui : les deux adaptations — le film d’animation comme le film en prises de vues réelles — ont fait l’objet d’un examen attentif afin d’en vérifier la fidélité culturelle.

Cette différence de traitement révèle une application à géométrie variable des normes d’authenticité culturelle : les récits issus de cultures non européennes sont souvent soumis à un contrôle très strict de leur représentation, tandis que des critiques sur la dénaturation des mythes occidentaux sont fréquemment considérées comme excessivement puristes ou mesquines. Le cas de Vaiana illustre ainsi une forme de sélection dans l’application des exigences de « respect culturel ».

jeudi 16 juillet 2026

Le 17 juillet 1761 — la Nouvelle-France a 14 % d'habitants de moins qu'en 1759

Le 17 juillet 1761, dix mois après la capitulation de Montréal, le commandant James Murray envoie à William Pitt, ministre de la Guerre britannique, un relevé de la situation du pays conquis, et il constate que, depuis 1759, il y a au Canada dix mille habitants de moins [1]. Dix mille habitants de moins sur un total qui ne peut pas avoir dépassé de beaucoup soixante-dix mille, c’est là, pour la Nouvelle-France, le prix de la défaite et de l’invasion.

La Place-Royale de Québec est presque entièrement détruite par les Anglais. De l’église Notre-Dame-des-Victoires, il ne reste que les murs calcinés, comme en témoigne une gravure (ci-dessus) de l’officier de marine Richard Short réalisée en 1761.
 
Devant l’ennemi les Canadiens n’ont point accoutumé de se ménager. Au début de la guerre, ils sont seuls à composer les partis qui disputent aux Anglais les marches de l’Ohio. Ce sont eux qui, avec Beaujeu, remportent la belle victoire de la Manongahéla [2] (près de Pittsburgh actuel) ; eux encore qui, avec Villiers, vengent Jumonville et reprennent le fort Duquesne (Pittsburgh actuel) [3]. Ils ont une part beaucoup moindre à la journée de Carillon où la milice n’est représentée que par un détachement de deux cent cinquante hommes [4]. Au siège de Québec, tout le monde prend part à la résistance, même les écoliers, même les séminaristes [5]. À la bataille d’Abraham, les milices forment les deux ailes de l’armée de Montcalm [6]

L’armée de Braddock tombant dans l’embuscade tendue par les Français et de leurs alliés amérindiens à la bataille de la Monongahéla.

Mais c’est surtout dans les deux dernières campagnes que Lévis a recours à la milice, cette milice où toute la population mâle de la colonie, de seize à soixante ans, est enrégimentée [7]. Il verse un certain nombre d’habitants dans ses bataillons de réguliers qui ne peuvent plus se recruter autrement [8]; et quand, en plein hiver, il reprend l’offensive contre l’envahisseur, il emmène tout ce qui est mobilisable dans les districts des Trois-Rivières et de Montréal. De soldats et de miliciens il y a, à Sainte-Foy, à peu de chose près, le même nombre [9]. La dernière victoire française sur la terre canadienne coûte aux milices du Canada cinquante-et-un tués et cent quatre-vingt-dix blessés [10].

Déjà décimé par la guerre et par la maladie, ce malheureux peuple a enfin à subir l’invasion. Les Anglais ont entrepris de décourager la résistance par la dévastation systématique. Dès son entrée dans le fleuve, Wolfe se fait la main sur Gaspé et Montlouis. Parvenu devant Québec il adresse aux habitants, le 27 juin 1759, une proclamation qui se termine sur des menaces terribles. Malheur aux Canadiens s’ils persistent à prendre part « à une dispute qui ne regarde que les deux couronnes [11]. » Le bombardement de Québec commence. Il dure soixante-huit jours. Lorsque Ramezay capitule, la Haute-Ville est à demi détruite, la Basse-Ville l’est tout à fait [12]

Principales batailles de la guerre de Sept Ans (qui commença plus tôt en Amérique du Nord qu’en Europe où elle débuta en 1756)

Le retour offensif de Lévis en 1760 achève la ruine de la petite capitale. Battu à Sainte-Foy, Murray incendie les faubourgs de Saint-Roch et de la Potasse [13]. Les campagnes n’ont pas été épargnées davantage. Exaspéré par l’échec que Montcalm lui inflige à Montmorency, Wolfe livre tout le pays à ses soldats. Ils brûlent toutes les paroisses de l’ile d’Orléans, toutes celles de la côte nord depuis l’Ange-Gardien jusqu’à la baie Saint-Paul, toutes celles de la côte sud depuis L’Islet jusqu’à la Rivière-Ouelle [14]. Le plus souvent l’incendie éclaire le massacre. Les rangers, sorte de coureurs de bois que commande le major Rogers, tiennent à honneur de rapporter des chevelures françaises [15]. Un officier américain se signale par sa fureur sanguinaire : c’est le capitaine Montgomery, un futur lieutenant de Washington. Les Canadiens se vengeront plus tard de l’égorgeur de Saint-Joachim [16].

Murray ne fait pas la guerre plus humainement que Wolfe. Lui aussi, il refuse aux Canadiens le droit de défendre leur patrie [17]. Il prétend réduire Lévis aux débris du détachement de la marine et des sept bataillons de réguliers. Toutes les fois qu’il trouve une maison abandonnée de son propriétaire, c’est-à-dire dont le propriétaire sert à son rang de milicien, il la détruit [18]. Par ses ordres lord Rollo, qui a déjà passé au feu l’île Saint-Jean, renouvelle son exploit à Sorel [19]. Cette guerre sans pitié se prolonge quinze mois sur le sol de la Nouvelle-France. Wolfe paraît à l’entrée du Saint-Laurent le 11 juin 1759, Lévis traite le 8 septembre 1760. Ce que fut le lendemain de cette invasion de barbares on le devine ; la famine et l’hiver achèvent l’œuvre de mort.

Extrait de la colonisation de la Nouvelle France, huitième partie, La guerre de Sept Ans.

Voir aussi  

Histoire — Le 8 juillet 1758 eut lieu la victoire de Fort Carillon

Québec — La communauté anglophone a demandé de modifier le programme d’Histoire pour le rendre plus canadien et divers 

Dix février 1763 — Signature du traité de Paris 

Histoire — Pas de célébration pour le 350e anniversaire de d’Iberville

Préconisé par le rapport Durham, l’Acte d’Union voté en juillet 1840 par le parlement britannique prend effet le 10 février 1841.

 

Conducteur (avec trois affaires criminelles en cours à son dossier) filme policier, répète « raciste » et attend la phrase qui pourra être montée en épingle


Le 16 juillet 2026, un incident survenu à Mercier, en Montérégie (Québec), a rapidement enflammé les réseaux sociaux. Un policier de la Ville de Mercier a contrôlé Abel Junior Sylla, un jeune homme de 21 ans d’origine guinéenne, pour des amortisseurs défectueux (« qui rebondaient » selon M. Sylla [sic]). 

Le conducteur filmait l’interaction depuis le départ avec son téléphone. Il en a publié des extraits. Dès l’annonce du motif du contrôle, Sylla évoque une « discrimination raciale… chaque fois ». Le policier, calmement et tout en sachant qu’il est filmé, répond : « Monsieur, si vous n’êtes pas content d’être au Canada, vous avez la libre volonté de pouvoir quitter. » Sylla réplique qu’il n’a pas le droit de dire cela, puis l’insulte directement : « Raciste de merde ». Lorsque l’agent s’éloigne vers son véhicule, le conducteur lance encore : « Espèce de raciste de merde ». Selon les descriptions de la vidéo, il utilise des termes comme « raciste » à au moins deux reprises de manière explicite et injurieuse après l’échange.

Un passé judiciaire chargé

Cet incident prend une autre dimension à la lumière du lourd passé d’Abel Junior Sylla. Le jeune homme est en attente de trois procès criminels distincts :

  • Incendie criminel et décharge d’une arme à feu sur le territoire de Laval.
  • Conduite dangereuse à Montréal.
  • Port d’arme dans un dessein dangereux et menaces à Longueuil.

Il accumule par ailleurs de nombreuses contraventions impayées. Ces éléments, rapportés par plusieurs médias locaux, contrastent avec la présentation initiale de la vidéo qui met l’accent sur une allégation de racisme.

Les conséquences immédiates de la vidéo

La diffusion de la séquence (initialement sur TikTok sous le compte @meekmill2244 de Sylla, puis relayée massivement, notamment par Rebel News) a provoqué une réaction rapide des autorités municipales. 

Le policier a été retiré de ses fonctions de patrouille et assigné à des tâches administratives pendant qu’une enquête interne est menée. Le directeur général de la Ville de Mercier a confirmé ces mesures.

Sur les réseaux sociaux, la vidéo a généré des dizaines de milliers de vues et des débats très polarisés. De nombreux internautes soutiennent le policier et dénoncent une instrumentalisation de la carte raciale par un récidiviste, tandis que d’autres y voient une preuve de discrimination. L’affaire a également été reprise par des organismes comme le CRARR (Center for Research-Action on Race Relations).

Cet événement illustre une fois de plus les tensions autour des contrôles policiers, de l’immigration et de la judiciarisation des interactions filmées. La vidéo, bien que partielle (elle ne montre ni le début ni la fin de l’intervention), continue de circuler et d’alimenter les discussions sur la liberté d’expression des agents et le comportement des usagers de la route. L’enquête déterminera si des suites disciplinaires ou autres seront données.

Parallèles avec la vidéo de Mohamed Bekkali

Cet incident n’est pas sans rappeler la vidéo de Mohamed Bekkali, Montréalais d’origine marocaine, filmée en juin 2025 et devenue virale en mars 2026. Lors d’un contrôle pour vitres teintées, Bekkali avait déversé un flot d’insultes misogynes et dégradantes sur une policière du SPVM (« sale pute », « sale chienne », « tu es mon esclave ») tout en l’accusant de profilage racial, alors qu'elle restait calme et stoïque face à la provocation. 

Les parallèles sont nombreux : dans les deux cas, les conducteurs filment eux-mêmes l’interaction, revendiquent immédiatement un traitement raciste, diffusent la vidéo pour dénoncer la police, et cumulent antécédents ou interpellations répétées. 

Les agents (un homme posé à Mercier, une femme impassible à Montréal) maintiennent un calme exemplaire.

Ces affaires soulignent une même dynamique : asymétrie de conséquences (enquête rapide contre le policier de Mercier, simple amende pour Bekkali pour des vitres trop foncées faute de règlement anti-insultes à Montréal à l’époque), instrumentalisation des allégations de racisme et provocation filmée (pour faire des vues?) et injures envers les forces de l’ordre.

mercredi 15 juillet 2026

« Les Gaulois n’étaient pas des Blancs ! », affirme Houria Bouteldja

L’affirmation selon laquelle les Gaulois ne seraient pas « blancs » parce qu’ils ne se seraient jamais eux-mêmes définis ainsi revient régulièrement dans certains discours décoloniaux. Houria Bouteldja, militante décoloniale, défend dans la vidéo ci-dessous une lecture selon laquelle la catégorie de « Blanc » serait une construction moderne essentiellement liée à l’histoire coloniale européenne et qu’il serait donc anachronique de projeter cette identité sur les populations européennes anciennes.

Sur un point précis, cette affirmation est juste : les Gaulois ne se considéraient pas comme des « Blancs » au sens contemporain. La catégorie raciale moderne de « Blanc », opposée à d’autres catégories comme « Noir » ou « Jaune », n’existait pas dans l’Antiquité.

Mais cette observation, ne permet pas de conclure que les différences physiques entre populations anciennes étaient ignorées, ni que l’identité européenne des populations gauloises serait une invention récente. Le raisonnement repose sur une confusion : il assimile l’absence de catégories raciales modernes à l’absence de toute perception des différences humaines.

Or l’histoire montre exactement l’inverse.

Les Anciens observaient et décrivaient les différences physiques entre peuples

Les Grecs et les Romains ne possédaient pas une théorie raciale comparable à celles qui apparaîtront plusieurs siècles plus tard. Ils n’avaient pas élaboré une classification mondiale des êtres humains fondée sur des races biologiques fixes.

Cependant, ils observaient parfaitement les différences entre populations.

Diodore de Sicile décrit les Gaulois comme des hommes de grande taille, à la peau claire et aux cheveux souvent blonds. Il rapporte également que certains Gaulois éclaircissaient leurs cheveux avec de la chaux afin d’accentuer cette apparence. Ce détail est particulièrement révélateur : l’apparence physique constituait déjà un élément de représentation collective.

Jules César, dans La Guerre des Gaules, insiste sur la stature, la force physique et l’apparence guerrière des Gaulois. Strabon et d’autres auteurs grecs ou romains décrivent également les populations celtiques comme distinctes des peuples méditerranéens.  « Aux yeux de la plupart des Gaulois, notre petite taille, à côté de leur haute stature, est un objet de mépris. » [« plerumque Gallis hominibus nostrae statutis, prae magnitudine corporum suorum, brevitas contemptui sit »] (La Guerre des Gaules, Livre II, XXX).

Ces descriptions ne signifient pas que les Romains avaient une vision raciale moderne. Elles montrent simplement une réalité universelle : les sociétés humaines remarquent les différences physiques, culturelles et linguistiques entre groupes.

Chez les Grecs, Homère (VIIIe s. av. J.-C.) fut le premier à employer le terme Aithiops (Αἰθίοψ, « visage brûlé ») pour désigner les Éthiopiens, qu’il place aux extrémités du monde (Iliade I, 423 ; Odyssée I, 23) ; l’étymologie implique déjà une peau sombre due au soleil ou à la nature. Hérodote (Ve s. av. J.-C.) décrit dans Histoires (III, 20 et 114) les Éthiopiens comme « les plus grands et les plus beaux des hommes », à la peau très noire, aux cheveux crépus, et loue leur force et leur longévité.  Diodore de Sicile (historien grec du Ier s. av. J.-C.) en dresse un portait moins flatteur : «  Presque tous et entre autres ceux qui sont nés le long du fleuve ont la peau noire, le nez camus et les cheveux crépus. Ils paraissent très sauvages très féroces et le sont pourtant beaucoup moins par tempérament que par volonté et par affectation. Ils sont fort secs et fort brûlés, leurs ongles sont toujours longs comme ceux des animaux, ils ne connaissent point l'humanité, ils ne poussent qu'un son de voix aigu.»

L’idée selon laquelle les Anciens auraient vécu dans un monde où la couleur de peau et l’apparence n’auraient jamais compté est donc — comment dire ? — historiquement fragile.

La race moderne est une construction récente, mais les différences humaines ne le sont pas

Il faut distinguer deux phénomènes souvent confondus.

D’un côté, les classifications raciales modernes — Blanc, Noir, Jaune, Caucasien, etc. — se développent surtout entre le XVIIIe et le XIXe siècle, avec des auteurs comme Carl von Linné ou Johann Friedrich Blumenbach. Cela fait partie du scientisme des Lumières. Ces catégories prétendaient établir des divisions biologiques globales entre groupes humains et furent ensuite utilisées dans différents projets politiques, notamment coloniaux.

De l’autre côté, les distinctions entre peuples, les identités collectives et les perceptions physiques existent depuis l’Antiquité.

Les Grecs opposaient les Hellènes aux « barbares ». Les Romains distinguaient les citoyens romains des peuples extérieurs à leur ordre politique. Les Chinois anciens décrivaient également les peuples voisins selon leurs propres catégories culturelles et physiques.

Partout, on retrouve une logique similaire : la distinction entre « nous » et « eux ».

L’ethnocentrisme n’est donc pas une invention occidentale moderne. Il est une tendance humaine ancienne, présente dans de nombreuses civilisations.

Les données archéogénétiques confirment l’ancrage européen des populations gauloises

Les découvertes récentes en génétique ancienne apportent également des éléments importants.

Les analyses réalisées sur plusieurs sites funéraires de l’âge du Fer en Gaule, notamment dans les ensembles associés à la culture de La Tène, montrent que les populations gauloises s’inscrivent dans la continuité des grandes transformations démographiques européennes de l’âge du Bronze.

Les études menées sur des sites comme Urville-Nacqueville ou Gurgy indiquent une présence importante d’ascendances liées aux populations européennes de la steppe, ainsi qu’une forte représentation des lignées paternelles R1b, notamment le sous-clade U152, fréquemment associé à l’Europe occidentale.

Ces données confirment une réalité historique simple : les Gaulois étaient une population européenne ancienne, issue des mêmes grands ensembles démographiques qui ont contribué à former les populations d’Europe occidentale actuelles, ce que le profane appellerait les populations « blanches ».

Le piège de l’anachronisme : nier une réalité parce que le vocabulaire est moderne

L’erreur fondamentale de certaines lectures décoloniales consiste à transformer une remarque linguistique en conclusion historique.

Dire qu’un Gaulois ne se définissait pas comme « Blanc » est exact.

Mais dire qu’il n’existait aucune continuité entre les populations européennes anciennes et l’identité européenne moderne est une autre affirmation, beaucoup plus difficile à défendre.

Les concepts changent avec le temps. Les Français du Moyen Âge ne se définissaient pas comme « citoyens français » au sens républicain moderne, mais cela ne signifie pas que la France médiévale n’existait pas.

De même, l’absence du mot « Blanc » dans l’Antiquité ne signifie pas l’absence de populations européennes, ni l’absence de perception des différences physiques.

S'ouvrir au monde musulman

Cette question « raciale » dépasse largement l’Europe. Elle concerne aussi l’histoire des sociétés musulmanes, africaines et asiatiques.

L’un des problèmes de certains récits contemporains est de présenter le racisme ou les préjugés d’origine comme une spécificité presque exclusive de l’Europe moderne.

Or l’histoire montre une réalité plus complexe.

La traite transsaharienne, qui s’est développée pendant de nombreux siècles, impliquait des acteurs multiples — arabes, berbères, africains et autres — et concernait notamment des populations subsahariennes. Certaines personnes réduites en esclavage étaient déjà musulmanes.

Cette situation créait une contradiction avec le principe religieux interdisant théoriquement l’asservissement de musulmans libres. Dans certains contextes, des justifications furent alors mobilisées : populations subsahariennes décrites comme insuffisamment islamisées, hérétiques, extérieures à la véritable communauté des croyants, ou culturellement inférieures.

La figure du « mauvais musulman » pouvait ainsi devenir un moyen de contourner une interdiction religieuse tout en maintenant des pratiques économiques et politiques existantes.

Comme dans d’autres sociétés historiques, les principes universels pouvaient entrer en contradiction avec les intérêts des puissants ou les préjugés du commun.

Le colorisme et les hiérarchies internes aux sociétés musulmanes

Les sociétés musulmanes historiques n’étaient pas fondées sur les classifications raciales modernes européennes. Il serait donc anachronique de leur appliquer directement les catégories du XIXe siècle.

Cependant, cela ne signifie pas qu’elles étaient exemptes de préjugés liés à l’origine ou à la couleur.

Dans plusieurs régions du monde islamique, des populations noires ont été associées à des représentations négatives. Le terme « Zanj », utilisé dans certaines sources médiévales pour désigner des populations africaines orientales, apparaît parfois dans des contextes marqués par des stéréotypes.

Des formes de colorisme ont également existé : dans certains milieux, les peaux plus claires pouvaient être davantage valorisées socialement.

La conversion religieuse ne suffisait donc pas toujours à effacer les différences de statut ou d’origine.

Les dynasties musulmanes : persistance des hiérarchies « des populations »

Dans l’Empire ottoman, par exemple, les mères des sultans provenaient majoritairement de populations européennes ou caucasiennes intégrées au système du harem impérial : Grecques, Slaves des Balkans, Circassiennes, Géorgiennes ou autres populations du Caucase. Les sultans ottomans avaient donc généralement une apparence proche des populations européennes ou caucasiennes de leur époque.

La présence de femmes d’origine subsaharienne dans les harems ottomans a bien existé, notamment à travers les réseaux de traite d’esclaves africains, mais elle ne constituait pas la source d’ascendance maternelle des souverains ottomans. Pour les 36 sultans ottomans, on ne connaît aucune mère de sultan clairement identifiée comme subsaharienne noire dans l’historiographie dominante.

Le mouvement N’Ko et la recherche d’une autonomie culturelle africaine

Ces questions permettent également de comprendre certaines réactions intellectuelles venues d’Afrique de l’Ouest, notamment autour du mouvement N’Ko.

Ce courant, fondé au XXe siècle par Souleymane Kanté, cherche à valoriser une identité culturelle mandingue et à promouvoir une écriture adaptée aux langues africaines. Le choix d’un alphabet propre plutôt que l’utilisation exclusive de l’alphabet arabe peut être compris comme une volonté d’autonomie culturelle.

Pour certains militants, il s’agissait d'un refus de certaines formes de domination culturelle venues de sociétés arabophones ou arabisées. Les relations entre le Maroc (qui a longtemps dominé le sahel occidental) et les Mandingues ayant été tendues : le Maroc asservissant les populations locales, même après leur islamisation.

L’histoire humaine est plus complexe qu’un récit d'un monde innocent avant la colonisation par l'Europe censément unique inventrice du racisme ou du mépris envers les étrangers.

Déconstruire une idéologie ne doit pas conduire à reconstruire le passé selon une autre idéologie. La vérité historique exige de reconnaître une réalité moins confortable : les sociétés humaines ont toujours observé les différences entre groupes, parfois avec curiosité, parfois avec mépris, parfois avec domination.

France : mieux vaut s'appeler Victoire que Mohammed pour obtenir le bac

Cette année, le Figaro Étudiant a choisi de publier une étude analysant les prénoms des 164 348 candidats au baccalauréat lors de la session 2025 des bacs général et professionnel ayant accepté de diffuser leurs résultats. Les données des 8,1 % de candidats ayant échoué à l'examen ne sont pas disponibles et seuls les prénoms comptant plus de 30 occurrences ont été retenus, mais l'échantillon est suffisamment important pour être pertinent.


Parmi les 944 prénoms identifiés, nous allons nous concentrer sur les quinze ayant obtenu le meilleur indice de réussite – indice calculé à partir des mentions reçues –, puis sur les quinze derniers de la liste. En ce qui concerne les prénoms obtenant les meilleurs résultats, cela donne : Aliénor, Adèle, Arwen, Isaure, Victoire, Églantine, Albane, Clothilde, Adélie, Domitille, Léopold, Daphné, Aglaé, Mila, Adèle. Et pour ceux de la seconde liste : Bilel, Mohammed, Arda, Abdoul, Yacine, Driss, Issa, Achraf, Imad, Kaïs, Zakaria, Abdallah, Abdoulaye, Aymane, Abdel. Difficile de faire plus caricatural...

Dans l'article du Figaro, le commentaire de ce résultat est laissé à Baptiste Coulmont, professeur à l'ENS Paris-Saclay, auteur de La Sociologie des prénoms, ouvrage dans lequel il étudie l'évolution historique du choix des prénoms en France ainsi que leur lien avec le milieu social – de manière fort intéressante, il observe ainsi que, malgré un individualisme grandissant qui voudrait faire du prénom la marque de notre identité particulière plutôt que le signe d'une appartenance à un groupe, jamais peut-être le prénom n'a été autant un marqueur social qu'aujourd'hui – mais, ajouterons-nous, tout le paradoxe est justement que l'individualisme ne produit pas des individualités : il nous abandonne à nos penchants grégaires. Depuis plusieurs années, le sociologue s'intéresse plus particulièrement aux prénoms des différents candidats au baccalauréat, et c'était à lui que, jusqu'ici, nous devions les études sur ce sujet.

Que retient-il du classement qui nous occupe ici ? Avant tout les conséquences d'une « société de classes », et des résultats qui reflètent le milieu socio-éducatif des parents. « Depuis 1945, nous dit-il, les classes populaires ont pris une autonomie culturelle en choisissant des prénoms qui n'étaient pas d'anciens prénoms bourgeois, mais en puisant dans les registres anglophones et celtiques [souvent anglicisés comme Kevin]. Dans les années 80, ça pouvait être "Mickaël", dans les années 90 "Kevin", et "Kylian" à partir des années 2000. Aujourd'hui, les parents dont le niveau de diplôme est le plus élevé préfèrent "Zélie " et " Hippolyte " à " Kylian" et "Mehdi" ».

La tarte à la crème des inégalités sociales


Une telle analyse, sans avoir rien de faux, n'en est pas moins particulièrement réductrice ; elle nous semble au moins borgne, au pire complaisante. Il saute aux yeux à la lecture des deux listes que nous avons présentées que le problème de notre système éducatif ne saurait se résumer à la question des inégalités sociales, comme voudrait encore le faire croire une certaine gauche dans son aveuglement volontaire à tous les autres facteurs entrant en jeu dans de tels résultats.

Non pas que le facteur social ne soit pas déterminant : en effet, grâce à l'idéologie égalitariste de nos politiques si soucieux de justice sociale, nous avons produit le système le plus inégalitaire au monde – ainsi que nous le rappellent systématiquement les classements PISA depuis des années, notre école est celle qui reproduit le plus les inégalités sociales. Comment ? En supprimant les exigences et la sélection précisément sous prétexte de laisser leur chance aux enfants issus des milieux défavorisés. Ce faisant, elle leur ôte toute envie de fournir à l'école les efforts qui leur permettraient d'acquérir ce que leur milieu d'origine ne leur a pas donné.

Alors, certes, dans les deux listes en question, on observe que les enfants des classes les plus favorisées sont également ceux qui obtiennent les meilleurs résultats. Mais est-ce vraiment tout, et n'y a t-il vraiment aucun autre constat à tirer de cette succession de prénoms ? En réalité, on y voit tout ce que notre société ne veut pas voir, tout ce qu'il est de bon ton de taire au sujet de notre jeunesse et du système éducatif, à savoir : les ravages d'une immigration mal intégrée et islamisée, double facteur qui s'ajoute à la problématique sociale et la décuple. Par ailleurs, on y voit également la triste réalité de l'échec scolaire des garçons, autre phénomène dont notre société, avec son prisme féministe fanatique, se détourne pour ne se soucier des « inégalités filles-garçons » que lorsqu'elles existent au détriment des filles, et refuse de reconnaître tout ce que le laxisme de notre système scolaire a de pernicieux pour les garçons, qui deviennent matures plus tard et sont moins à même de s'autoréguler que les filles.

Sur les quinze premiers prénoms du classement, à part Mila (diminutif de prénoms slaves) et Arwen (création de Tolkien aux consonances [anglo-]celtiques), tous les prénoms peuvent être identifiés comme français, parfois avec une origine germanique, grecque ou latine. Ils renvoient à des figures historiques (Aliénor), à des mots de notre langue (Victoire), et s'inscrivent dans la sphère culturelle européenne ; en outre, presque tous appartiennent au calendrier des saints chrétiens. Par ailleurs, on ne trouve qu'un seul prénom de garçon.

 


Qu'il est loin, le travailleur immigré soucieux d'intégration !

Dans la fin du classement, à part Arda, d'origine turque, l'ensemble des prénoms est d'origine arabe ; excepté Achraf, Imad, Kaïs et Aymane, tous sont de tradition islamique, issus du Coran ou des noms de compagnons du prophète. Et l'on y trouve 100 % de prénoms de garçons.
L'effet de symétrie inversée est presque parfait. Il traduit l'absence complète de mélange réel là où l'on prétend établir la « diversité ». En réalité, la France voit désormais vivre sur son sol deux populations qui existent côte à côte mais ne partagent rien : elles ne fréquentent pas les mêmes lieux y compris lorsqu'elles vivent dans le même quartier, ne font pas les mêmes métiers, n'ont pas les mêmes loisirs, ne mangent même pas la même chose.

Elle est bien loin, l'immigration de travail de gens soucieux de partager la culture française et qui, en premier lieu, faisaient le choix d'un prénom français pour leur enfant. C'était l'époque des Jean-Pierre italiens et des François vietnamiens… Nos médias ont fait leurs gorges chaudes de ce qu'ils considéraient comme l'obsession d'Éric Zemmour pour la question des prénoms ; pourtant, elle est loin d'être anodine, comme cela se voit désormais on ne peut plus clairement à travers l'exemple que nous prenons ici.

Cette liste de prénoms fait éclater à nos yeux le phénomène du communautarisme, la réalité d'une immigration qui n'a aucun projet d'intégration, et qui au contraire manifeste par tous les moyens son appartenance à l'islam. À travers quelques prénoms alignés, elle révèle que notre modèle de laïcité à l'école ne saurait être désormais qu'une fiction. Cette attitude est loin d'être sans rapport avec la question des résultats scolaires : des jeunes élevés dans la défiance à l'égard du pays et de toutes ses institutions ne peuvent avoir les dispositions positives nécessaires à ce que l'on attend d'eux à l'école. Ils seront les premiers à contester l'autorité de l'enseignant, et jusqu'aux savoirs qu'il représente. Pourquoi prendraient-ils ensuite la peine de les apprendre ? L'absence d'intégration signifie en outre souvent une absence de pratique et de maîtrise du français, dont nous faisons aussi les frais désormais, avec des lycéens qui, souvent, ne comprennent plus un texte simple.

Le choc des civilisations est palpable dès le collège


Ces deux listes sont finalement comme une illustration du choc des civilisations ; elles donnent à voir deux jeunesses qui bientôt devront vivre ensemble, mais n'auront rien à se dire, et qui se retrouveront peut-être un jour, il faut le craindre, « face à face », pour reprendre l'expression d'un ancien ministre. Choc des civilisations car, face au bloc de culture islamique, on trouve bien ici un bloc culturel tout aussi homogène, celui de la civilisation européenne avec ses racines chrétiennes, celle que l'on croyait déjà disparue. Ce classement consacre en effet l'échec du délire individualiste qui, depuis plusieurs décennies, a conduit les Français à choisir pour leurs enfants des prénoms cultivant le goût de l'originalité, avec la quête du prénom unique, parfois inventé, refusant l'orthographe classique, mettant en avant la plus infime origine étrangère, et donnant finalement lieu à des listes de classes entières où l'on ne trouve parfois pas un prénom identifiable. Les meilleurs bacheliers, au contraire, ont des prénoms bien connus, français pour la plupart, qui s'inscrivent dans une culture commune et dans une histoire.

« Les individus cosmopolites que nous étions spontanément font, sous le choc de l'altérité, la découverte de leur être », écrivait Alain Finkielkraut dans L'Identité malheureuse. On se prendrait à rêver que cela soit réellement le cas quand on regarde la liste des prénoms des meilleurs bacheliers de France… Cependant, ces prénoms manifestent-ils vraiment la renaissance d'une jeunesse française, consciente d'appartenir à une nation millénaire, et riche d'un passé retrouvé après des décennies d'oubli ? Ou ne sont-ils que le marqueur d'une recherche effrénée de « distinction sociale », selon l'expression de Bourdieu, pour des enfants destinés par leurs parents à la réussite individuelle au sein d'une société fracturée ? Cela, l'avenir seul nous le dira.

 Source : Valeurs actuelles 

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mardi 14 juillet 2026

Immigration : la Suède va expulser les migrants qui ne mènent pas une «vie honnête»

Immigrées somaliennes en Suède

Dimanche 12 juillet est entré en vigueur en Suède un texte durcissant la politique migratoire, adopté en juin dernier par la majorité de droite. Il met fin à l'octroi des titres de séjour permanents et facilite les conditions d'expulsion du territoire.

Avec l'entrée en vigueur de cette nouvelle loi, la Suède durcit sa politique migratoire.

À l’instar de son voisin danois, la Suède serre la vis en matière d’immigration. Ce dimanche entre en vigueur une loi imposant aux étrangers de mener « une vie honnête » sous peine de se faire expulser du territoire suédois. Adoptée le 9 juin dernier par le Parlement, cette loi matérialise la volonté du gouvernement de durcir la politique migratoire du pays.

Lors de l’introduction du texte en mars dernier, le ministre de la Migration, Johan Forssell, l’avait présenté en ces termes : « Le respect des lois et des règles va de soi, mais il doit également aller de soi que nous fassions de notre mieux pour vivre de manière responsable et ne pas nuire à notre pays. Si, par exemple, vous ne payez pas vos dettes, si vous ne vous conformez pas aux décisions des autorités suédoises, si vous abusez du système d’allocations, si vous obtenez un permis de séjour suédois par des moyens frauduleux… Alors vous n’avez pas le droit d’être ici. »

Le gouvernement suédois a établi une liste d’exemples comportant, entre autres, le fait de ne pas payer ses amendes ou de travailler sans payer d’impôts. Le texte prévoit que les titres de séjour puissent être retirés dans d’autres situations : par exemple si les demandeurs d’asile ont menti dans leur dossier ou sont considérés comme une menace par les autorités.

Le texte met par ailleurs fin à la délivrance des permis de séjour permanents dans le pays. Les ressortissants extra-européens ayant bénéficié de la protection subsidiaire en Suède ou du statut de réfugié ne peuvent dès lors plus prétendre à un titre de séjour pour résidence permanente.

Cette loi répond aux velléités du pouvoir de mieux contrôler les frontières du pays. La coalition de droite, majoritaire depuis les législatives de 2022 et soutenue par le parti nationaliste des Démocrates de Suède, a présenté une série de réformes qu'elle compte faire adopter avant le scrutin de septembre prochain.