samedi 22 août 2026

Corée du Sud — les ventes de pous­settes pour chien y ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés

Au détour d’une ruelle tran­quille de Gan­gnam, le menu allèche le pas­sant à une enca­blure des tours futu­ristes du siège de Sam­sung. « Ragu a la bolo­gnese », spa­ghet­tis « aglio olio » et « boeuf bour­gui­gnon » à des prix imbat­tables pour ce quar­tier huppé de Séoul. Langue pen­dante, un petit tou­tou blanc bou­clé, vêtu d’un sweat-shirt élé­gant, vend la mèche dans le coin droit du pré­sen­toir.

Un chien por­tant des lunettes anti-UV avec sa maî­tresse au K-pet Fair, salon dédié aux ani­maux de com­pa­gnie, à Séoul, le 17 juillet.

Dans la ten­ta­cu­laire capi­tale de Corée du Sud, Pat­ted est le pre­mier res­tau­rant à ser­vir aux ani­maux domes­tiques des plats gour­mets d’habi­tude réser­vée à leurs maîtres. « Les chiens fré­tillent face à la nour­ri­ture ser­vie aux humains. Je me suis dit qu’il fal­lait leur offrir ce plai­sir. Le “papuc­cino & crois­sant” et les “spa­ghet­tis aglio olio” sont nos meilleurs ventes. Nous avons deux cui­sines sépa­rées, l’une pour les humains, l’autre pour les ani­maux », explique Cho Namin, le patron de 37 ans, en cares­sant sa petite chienne grise Eunmi, célé­brité sur Ins­ta­gram. La vien­noi­se­rie dorée plus vraie que nature est en réa­lité en pâte de riz et le cap­puc­cino sans lac­tose.

Le week-end, les « pet­fam­jeok » se pressent entre les murs mini­ma­listes de l’éta­blis­se­ment pour un brunch «en famille » autour d’œufs brouillés ou de pasta ita­lienne al dente dans la gamelle. Un terme mêlant anglais et coréen pour dési­gner la nou­velle ten­dance des maîtres à trai­ter leurs « pets », ou ani­maux domes­tiques comme des membres à part entière du foyer, les cou­vant de toutes les atten­tions, du col­lier de luxe Tif­fany au polo Ralph Lau­ren en pas­sant par des par­fums canins ou des séances de lec­ture de tarot. « Mon chien fait par­tie de la famille. Il va au jar­din d’enfants, il a droit à des fêtes d’anni­ver­saire, d’Hal­lo­ween et des remises de diplôme », s’exalte Feli­cia, heu­reuse maî­tresse. Aujourd’hui, « il y a une ten­dance gran­dis­sante à trai­ter les ani­maux à l’égal des humains », confirme notre res­tau­ra­teur.

Une révo­lu­tion de plus pour la qua­trième éco­no­mie d’Asie qui prise depuis des siècles le « bosing­tang », la soupe de chien, cen­sée redon­ner vigueur à l’orga­nisme au cœur de la moi­teur de la mous­son. La viande canine sera ban­nie à comp­ter du 7 février 2027 a décrété une nou­velle loi, et les gar­gotes du vieux Jon­gno, centre his­to­rique de Séoul, peinent déjà à trou­ver de la clien­tèle pour cette spé­cia­lité ances­trale rele­vée.

La Corée du Sud « consom­mait » jusqu’à 1 mil­lion de chiens par an, sou­vent mal­trai­tés dans des fermes pri­sons. Elle voit main­te­nant fleu­rir des «oma­kase» hup­pés ser­vant des mets déli­cats aux tou­tous assis au comp­toir avec leurs maîtres. «C’est fou, on est passé d’une société ou les chiens étaient au menu pour deve­nir un membre à part entière de la famille», explique Subin, 31 ans, qui dévoue toute son éner­gie à Walle, son chien qu’elle pro­meut sur Ins­ta­gram, au point d’impri­mer un maillot flo­qué à son nom.

Signe des temps, les ventes de pous­settes pour chien ont dépassé celles des­ti­nées aux bébés en 2023, selon Gmar­ket, pla­te­forme d’e-com­merce. Cette année-là, le pays de la K-pop a enre­gis­tré le taux de fécon­dité le plus bas de la pla­nète, tombé à 0,55 enfant par femme dans la capi­tale. Depuis, il connaît un léger rebond à 0,8 en 2025, mais très loin du seuil de 2,1 néces­saire au renou­vel­le­ment de la popu­la­tion.

Dans les parcs de la ten­ta­cu­laire capi­tale, la recru­des­cence des pous­settes fait croire un ins­tant à un impro­bable essor de la natalité, avant que la fri­mousse poi­lue d’un caniche ou d’un pomé­ra­nien apprêté ne sur­gisse sous l’auvent du véhi­cule à rou­lettes. «Il s’agit de la même tech­no­lo­gie que pour les bébés, mais le mar­ché infan­tile est moins pro­met­teur du fait du faible taux de nata­lité », explique Song Hyun Suk, ven­deur chez Royal Tails, sur­nommé le «Her­mès de la pous­sette », qui offre même une plaque dorée au nom du tou­tou accro­chée à l’avant de l’engin. La bro­chure met en scène des man­ne­quins au look aristo dans un décor de brique rap­pe­lant vague­ment Ken­sing­ton Palace. Des bolides ven­dus à 800 000 wons (474 euros, 793 dollars canadiens).

Illustration (IA) avec modèle de poussette Royal Tails
Désor­mais, les poli­ti­ciens en cam­pagne mul­ti­plient les œillades aux 15 mil­lions de pro­prié­taires d’ani­maux domes­tiques, soit près de 30% de la popu­la­tion. Un quasi-dou­ble­ment en moins d’une décen­nie, miroir inversé de l’effon­dre­ment paral­lèle de la nata­lité.

Et le symp­tôme d’une muta­tion pro­fonde de cette société confu­céenne téles­co­pée par un « miracle éco­no­mique » ful­gu­rant, assoif­fée de tech­no­lo­gie et dont la popu­la­tion devrait fondre de moi­tié à la fin du siècle. « La trans­for­ma­tion a été très rapide. Les poli­ti­ciens voient désor­mais la cause ani­male comme un levier pour atti­rer des voix », explique Lee Sang­kyung, expert à L’ONG Humane World for Ani­mals, à Séoul.

Le pré­sident Lee Jae-myung a pro­mis de régu­ler le mar­ché vété­ri­naire, posant avec son chien Bobby dans les fau­teuils de la Mai­son-bleue. Son pré­dé­ces­seur conser­va­teur Yoon Suk-yeol et sa sul­fu­reuse pre­mière dame Kim Keon-hee avaient fait encore mieux, entou­rés de leurs six chiens et cinq chats - et sans enfants, au dia­pa­son d’une société bou­dant les mater­ni­tés. Cette ména­ge­rie est même deve­nue un casse-tête pour le ser­vice de sécu­rité du palais après la condam­na­tion du diri­geant à la pri­son à per­pé­tuité, pour avoir ébranlé la tur­bu­lente démo­cra­tie d’Asie du Nord-est en impo­sant la loi mar­tiale le 3 décembre 2024, res­sus­ci­tant briè­ve­ment les fan­tômes de la dic­ta­ture.

L'ancien président Yoon Suk-Yeol et une partie de sa famille 
(photo réelle)
« Tu es sûr que tu veux ces lunettes ? ! Elles sont un peu chères», rou­coule d’une voix enfan­tine une « maman » à son chien blotti dans ses bras, le regard per­plexe, dans l’immense hall bondé du Coex, le prin­ci­pal parc d’expo­si­tion de Gan­gnam. Banco pour cette paire de verres tein­tés anti-UV à la mon­ture jaune assor­tie à sa com­bi­nai­son et cen­sée pré­ve­nir la cata­racte, pour la modique somme d’envi­ron 200 euros.

Le salon K Pet Fair a des allures de caverne d’Ali­baba pleine de ten­ta­tions, depuis la friandise de « canard sous vide » au séchoir à caniche en pas­sant par des steaks de kan­gou­rou ou des sprays à base de vers de terre, déclen­chant aus­si­tôt l’exci­ta­tion des com­pa­gnons à quatre pattes. Les com­pa­gnies d’assu­rances sont éga­le­ment à l’affût d’une « économie des animaux domestiques» en pleine crois­sance et esti­mée à 8000 mil­liards de wons (5,3 mil­liards de dol­lars) selon le Korea Rural Eco­no­mic Ins­ti­tute. La com­pa­gnie Jeju Air a même testé des vols « pets only » où les ani­maux occupent un siège à part entière auprès de leur maître et sont libres de gam­ba­der dans la car­lingue après le décol­lage.

Sans oublier les entre­prises de funé­railles offrant une céré­mo­nie d’adieu digne de ce nom aux ani­maux décé­dés et à leurs maîtres éplo­rés. Une mul­ti­tude de jeunes entreprises s’engouffre dans ce nou­veau mar­ché à Séoul, pro­po­sant le trans­port du cadavre, une mise en bière solen­nelle, la cré­ma­tion et une dis­per­sion des cendres. Voire une bague mémo­rielle. Loin de l’imper­son­nel sac à ordure régle­men­taire. « La céré­mo­nie se déroule dans une atmo­sphère pai­sible et par­fois plus émo­tion­nelle que pour un humain décédé, tant le lien est per­son­nel. Cela démontre les chan­ge­ments de men­ta­lité. Désor­mais, la mort d’un ani­mal est perçue comme celle d’un membre à part entière de la famille », explique un repré­sen­tant de Pet For­rest dont le siège offre un décor épuré pro­pice au recueille­ment.

L’engoue­ment pour les chats et les chiens comble un vide affec­tif pour des nou­velles géné­ra­tions sous pres­sion, balançant par-des­sus bord le modèle fami­lial tra­di­tion­nel dans une société ultra-com­pé­ti­tive où la fon­da­tion d’un foyer devient un rêve éva­nes­cent. « J’aime­rais avoir un mari, mais je consi­dère mon chien comme ma seule famille et seul ami aujourd’hui. Je suis prête à dépen­ser sans comp­ter pour lui. La défi­ni­tion de la famille évo­lue de nos jours et beau­coup de gens se sentent seuls», explique Ji Yoon, céli­ba­taire.

Comme si le «Tigre coréen» était rat­trapé par sa course à la per­fec­tion, dans un pays où l’entrée dans les meilleures uni­ver­si­tés démarre dès le jar­din d’enfants, à grand ren­fort de bacho­tage et de cours du soir plom­bant le bud­get des ménages. L’envo­lée des prix de l’immo­bi­lier, qui ont dou­blé à Séoul entre 2017 et 2021, alliée à l’explo­sion des taux d’inté­rêt, a érigé l’achat d’un appar­te­ment au rang de fan­tasme hors de por­tée.

Or, c’est un pas­sage obligé avant le mariage, devenu aujourd’hui un obs­tacle aux unions, pous­sant les jeunes à revoir leurs prio­ri­tés exis­ten­tielles en misant sur les petits plai­sirs du quo­ti­dien, les inves­tis­se­ments à la Bourse et un ani­mal de com­pa­gnie en guise de com­pa­gnon. « Les chiens sont les nou­veaux bébés. La vérité est que je n’ai pas les moyens d’éle­ver un enfant à Séoul », explique Subin, qui tra­vaille comme pigiste.

Der­rière l’envo­lée des coûts se pro­file la com­pé­ti­tion édu­ca­tive insa­tiable qui accom­pagne cette société de l’excel­lence, dont les dépenses d’édu­ca­tion pri­vée se sont envo­lées de 60 % en une décen­nie, attei­gnant plus de 20 mil­liards de dol­lars par an. Une pres­sion sociale de tous les ins­tants, où il semble dif­fi­cile d’échap­per au confor­misme ambiant, sous peine de décro­cher. «Il existe un lien entre la faible nata­lité et l’engoue­ment pour les ani­maux. Beau­coup de mes amis me disent qu’ils ne sont plus eux-mêmes depuis qu’ils sont parents », explique Cho.

Un tou­tou offre, lui, des caresses de récon­fort, une fidé­lité à toute épreuve et une pres­sion moindre, en forme de conso­la­tion. «Per­sonne ne va vous deman­der à quelle uni­ver­sité étu­die votre chien ! », résume Min Sung, 32 ans. Quoique. La course aux appa­rences rat­trape à son tour les « pets », exhi­bés par leurs maîtres sur Ins­ta­gram tels de nou­veaux tro­phées. Oubliez la Porsche ou le sac Bir­kin! Exhi­ber un élé­gant lévrier ita­lien est le meilleur moyen d’affi­cher sa réus­site sur les trot­toirs de Cheong­dam, l’ave­nue Mon­taigne de Séoul. « Les grands chiens sont un signe exté­rieur de richesse car il faut un loge­ment spa­cieux », pointe un Séou­lite.

La machine à stress, ampli­fiée par l’âge numérique, tourne déjà à plein dans cette nation hyper­con­nec­tée, encou­ra­gée par ses célé­bri­tés. Les quatre membres de Black­pink, le «girls band» le plus popu­laire de la pla­nète, ont fait de leurs ani­maux de com­pa­gnie des vedettes d’Ins­ta­gram, récol­tant plus de 4 mil­lions d'abonnés. [...]
Source : Le Figaro

vendredi 21 août 2026

Comment éduquait-on les enfants avant ?

Votre enfant décide des destinations de vacances ?

Dans cette vidéo, Franck Ferrand remonte toute l'histoire de l'enfance et de l'éducation en France : l'accouchement à domicile chez la grand-mère maternelle, le maillot qui ficelait le nourrisson de la tête aux pieds pour que ses membres poussent droits, les forceps secrets de la famille Chamberlin qui ont gardé leur invention pendant un siècle entier./p>

Un balancier de dix siècles. Et la question que Franck Ferrand pose à la fin : sommes-nous arrivés au bout du pendule ?


Voir aussi 

L'éducation dite « positive » en France

Comment les enfants seraient devenus des tyrans

Montaigne a écrit « tête bien faite plutôt que bien pleine », il avait la tête bien pleine et parlait des enseignants

Chez les Baldeck en Savoie, l’école à la maison et le brevet à 9 ans

France — Instruction en famille : victoire en Cour d’appel de Versailles

Pédagogies alternatives : une galaxie aux finalités politiques variées

La pédagogie Montessori en quatre minutes

Mythe — C’est grâce à la République que l’enseignement est devenu obligatoire, public et gratuit

France — « L’école laïque, gratuite et obligatoire » constitue un mythe fondateur

France — L'instruction gratuite et universelle ne date pas de Jules Ferry ni de la République

jeudi 20 août 2026

La méthode d’Anthropic pour répérer les textes produits par l’intelligence artificielle : un processus fragile ?


L’entreprise à l’origine de l’assistant conversationnel Claude vient de dévoiler une nouvelle technique destinée à identifier les textes produits par ses modèles. Anthropic entend ainsi permettre de déterminer, a posteriori, si Claude a probablement participé à la rédaction d’un texte, sans en modifier l’apparence ni la lisibilité.

Le principe repose sur un filigrane numérique. Il ne s’agit pas d’une marque visible, ni de caractères cachés que l’on pourrait repérer dans le texte : Anthropic insère, au moment même de la génération, une signature statistique dans les choix de mots effectués par le modèle. Cette signature est conçue pour rester invisible au lecteur, tout en pouvant être reconnue ultérieurement par un système de détection. On trouvera plus de détails sur ces filigranes ci-dessous. 

Une réécriture suffisamment profonde pourrait toutefois effacer ou affaiblir cette signature, tandis que la mise à disposition d’un outil permettant de la détecter risquerait de faciliter la mise au point de contre-mesures. Une course pourrait ainsi s’engager entre les concepteurs de ces filigranes et ceux qui chercheront à les contourner.

Depuis plusieurs mois, différents systèmes tentent de détecter les textes générés par l’intelligence artificielle. Leur efficacité reste inégale : certains commettent des erreurs manifestes, tandis que d’autres fournissent des indices parfois pertinents. Ces outils doivent désormais composer avec des modèles toujours plus performants, comme ceux de ChatGPT, Claude ou Gemini, dont les productions, une fois retravaillées par les utilisateurs, se rapprochent de plus en plus des textes humains.

Le 10 août 2026, Anthropic a annoncé son intention d’intégrer ce type de marquage aux textes produits par les futurs modèles Claude. La mesure s’inscrit dans le contexte de l’entrée en application, le 2 août, des obligations de transparence prévues par l’article 50 du règlement européen sur l’intelligence artificielle. Celles-ci imposent notamment aux fournisseurs de systèmes d’IA générative produisant des contenus synthétiques — texte, image, son ou vidéo — de mettre en place des marques lisibles par machine permettant de détecter que ces contenus ont été générés ou manipulés par une IA, sous réserve des exceptions prévues par le règlement et ses lignes directrices.

Anthropic affirme appliquer ce principe à l’échelle mondiale. Pour les modèles Claude concernés, le marquage n’est donc pas destiné au seul marché européen.

Comment fonctionne le filigrane statistique

« Lorsqu’un modèle Claude compatible génère un texte, il y intègre un filigrane imperceptible », explique Anthropic. Celui-ci ne modifie ni le sens, ni la qualité, ni la lisibilité de la réponse. Rien n’est ajouté au texte et aucun caractère invisible n’est inséré : la signature est créée par les choix effectués par le modèle pendant la génération. Elle accompagne donc le texte lorsqu’il est copié et collé et peut résister à certaines modifications.

Contrairement aux procédés fondés sur l’insertion de caractères invisibles, tels qu’on peut en utiliser pour certains documents numériques, le filigrane d’Anthropic est intégré au processus même de génération du texte.

Anthropic a depuis précisé que sa méthode est une variante de SynthID-Text, une technique mise au point par Google DeepMind. Le principe général consiste à intervenir sur la part aléatoire du processus de génération : lorsque plusieurs mots ou formulations sont possibles, le système modifie légèrement les probabilités de sélection de manière à créer, sur un texte suffisamment long, un motif statistique reconnaissable.

Imaginons que le modèle puisse choisir, dans un contexte donné, entre « cependant », « toutefois » et « en revanche ». Ces trois formulations étant sémantiquement compatibles, il dispose d’une certaine latitude. Le mécanisme de filigranage peut alors modifier très légèrement les probabilités de sélection de ces différentes possibilités, selon une clé secrète.



Pris isolément, chaque choix paraît parfaitement normal. Mais répété des centaines ou des milliers de fois, ce léger biais peut produire un motif statistique suffisamment marqué pour qu’un détecteur puisse déterminer si le texte présente la signature recherchée.

Le texte peut sembler entièrement ordinaire à un lecteur humain tout en présentant, pour un système de détection, une structure statistique particulière.

La longueur du texte joue ici un rôle déterminant. Le filigrane repose sur l'accumulation de très nombreux choix de génération : plus le modèle dispose de latitude et plus le texte est long, plus le signal statistique peut se distinguer du hasard. À l'inverse, quelques lignes offrent trop peu d'observations pour garantir une détection fiable. Une réponse courte ou fortement contrainte — une réponse factuelle, par exemple — laisse également moins de possibilités au système d'introduire son biais sans risquer d'altérer le contenu. Le concepteur du filigrane doit donc trouver un équilibre délicat : renforcer suffisamment la signature pour qu'elle soit détectable, sans modifier assez les choix du modèle pour rendre le texte peu naturel et rendre visible son caractère forcé.

Touradj Ebrahimi, spécialiste du traitement du signal et responsable du Groupe de traitement des signaux multimédias à l’EPFL iterrogé dans Le Temps, adopte néanmoins une attitude prudente :

Anthropic n’a révélé aucun détail sur l’algorithme de filigranage employé. Le code source n’est pas accessible, et aucune interface de programmation n’a été publiée pour permettre la détection. Ce que l’on sait, c’est que l’algorithme modifie subtilement les statistiques des caractères et des mots durant la phase de génération du texte. Il ne s’agit pas d’un post-traitement classique, où l’on superposerait une information à un texte déjà existant. Par ailleurs, l’insertion de ce filigrane — et donc sa détection — comporte une part d’aléatoire, ce qui complique son analyse. 
Le filigrane ne constitue par ailleurs pas une preuve absolue de l’origine du texte. Anthropic précise que son système permet d’estimer la probabilité que Claude ait participé à la rédaction du passage examiné. Il ne permet pas d’établir que Claude en est nécessairement l’auteur initial, ni d’exclure une intervention humaine ou celle d’un autre système d’IA.

Le filigrane résiste à certaines modifications

Invisibilité. Rien ne permet au lecteur inavisé de distinguer visuellement un texte filigrané d’un texte non filigrané.

Intégration au texte. Le filigrane n’est pas un élément extérieur au contenu : il résulte des choix lexicaux effectués lors de sa génération. Un simple copier-coller ne suffit donc pas à le supprimer.

Résistance aux modifications mineures. Des corrections orthographiques ou grammaticales, ou de légers changements stylistiques, peuvent laisser subsister suffisamment d’éléments du motif pour qu’une détection reste possible.

Renforcement avec la longueur. Plus le texte contient de choix effectués par le modèle, plus le détecteur dispose d’informations statistiques. À l’inverse, un texte très court fournit trop peu de données pour permettre une détection fiable.

Quelles sont les limites de cette approche ?

La principale faiblesse tient précisément à la nature statistique du procédé. Une modification importante du texte peut supprimer une grande partie des choix lexicaux qui constituaient la signature.

Une réécriture profonde peut ainsi effacer ou affaiblir le filigrane. De même, une traduction automatique peut modifier suffisamment la structure lexicale et syntaxique du texte pour perturber la signature d’origine.

Mais il faut ici éviter une confusion importante : effacer le filigrane d’Anthropic ne revient pas à rendre le texte « humain » ni à le rendre indétectable comme production d’une IA. Le filigrane constitue seulement une méthode particulière d’identification. Un texte dépourvu de cette signature pourrait encore présenter des caractéristiques statistiques ou stylistiques permettant à d’autres méthodes de soupçonner une origine artificielle.

Les contre-mesures possibles : comment contourner un filigrane ?

Aussi élaboré soit-il, un filigrane textuel n’est pas une preuve inviolable de l’origine d’un texte. Plusieurs transformations peuvent théoriquement en réduire la détectabilité.

mardi 18 août 2026

L’université, laboratoire du socialisme ? Comment l’économie des campus américains façonne les attentes des jeunes diplômés

Dans un article publié dans le Wall Street Journal ce samedi 15 août 2026, Kimberlee Josephson s’interroge sur l’attrait croissant du socialisme chez les jeunes Américains, en particulier chez les étudiants et les jeunes diplômés. Selon l’économiste, l’explication ne réside pas seulement dans la « frustration économique » ou dans l’influence idéologique des professeurs : le fonctionnement quotidien des universités pourrait lui-même contribuer à façonner leur conception de l’économie et du rôle des institutions.

Depuis les années 1990, les universités américaines, surtout les plus riches et les plus sélectives, sont devenues de véritables milieux de vie intégrés. Logements, restauration, transports, salles de sport, services informatiques, activités culturelles, accompagnement psychologique et de multiples services étudiants sont regroupés dans une économie largement administrée et financée collectivement. Cette évolution s’est notamment accélérée sous l’effet de la concurrence entre établissements pour attirer davantage d’étudiants.

Or, comme le souligne Josephson, les étudiants bénéficient quotidiennement de nombreux biens et services sans en percevoir directement le prix. Le transport universitaire, les salles de sport, certaines activités ou certains services informatiques semblent gratuits, alors que leur coût est en réalité intégré aux droits de scolarité, aux frais universitaires, aux dotations, aux dons ou aux financements publics. Les étudiants sont ainsi moins souvent confrontés aux prix, à la rareté et aux arbitrages économiques qui structurent la vie courante.

En s’appuyant notamment sur Friedrich Hayek et Douglass North, l’économiste estime que cette organisation institutionnelle peut avoir des effets durables sur les représentations économiques des jeunes. Les prix transmettent normalement des informations sur les coûts et la rareté ; les institutions, quant à elles, contribuent à façonner les « règles du jeu » et les modèles mentaux grâce auxquels les individus comprennent le monde. Passer quatre années dans un environnement où les services sont regroupés, mutualisés et largement subventionnés peut donc influencer ce que les étudiants considèrent comme normal.

Cette expérience pourrait ensuite nourrir certaines attentes à l’égard de la société. Si le transport universitaire est gratuit à chaque trajet, pourquoi les transports urbains ne fonctionneraient-ils pas de la même manière ? Si l’université offre des services de conseil et de bien-être, pourquoi l’employeur ne devrait-il pas proposer des prestations comparables ? De même, si les équipements sportifs, les loisirs et une quantité d’autres services paraissent accessibles sans coût immédiat, l’idée de leur financement collectif à l’échelle de la société peut sembler beaucoup plus naturelle.

Josephson évoque à ce propos les parcours universitaires de J.D. Vance et Zohran Mamdani, qui ont respectivement étudié à Yale et à Bowdoin. L’économiste ne prétend pas que leurs positions politiques découlent directement des équipements et des services dont ils ont bénéficié, mais suggère que les universités d’élite peuvent normaliser un modèle institutionnel dans lequel une grande organisation fournit à ses membres une très vaste gamme de biens et de services.

Josephson voit également dans cette expérience une explication possible au choc financier ressenti par certains jeunes diplômés à leur entrée dans la vie adulte. Après plusieurs années dans une économie universitaire où de nombreuses dépenses sont regroupées et indirectes, ils découvrent soudain les coûts explicites du logement, de la nourriture, du transport, de l’Internet, des services publics ou des loisirs. Ce passage d’une économie institutionnelle largement intégrée à une économie de marché, où chacun doit assumer directement ses dépenses, peut alors donner l’impression d’une brutale « crise d’accessibilité financière ».

La thèse de l’article est donc paradoxale : les universités prétendent préparer les étudiants à participer à une économie de marché, tout en leur offrant quotidiennement un environnement très éloigné du fonctionnement d’un marché. Cette expérience pourrait contribuer à expliquer pourquoi certains jeunes diplômés se tournent plus volontiers vers de grandes institutions, notamment l’État, pour résoudre les problèmes économiques et sociaux. Pour comprendre cette évolution, conclut Josephson, il faudrait donc moins se focaliser sur ce que les professeurs enseignent en classe que sur la véritable «leçon d’économie» donnée chaque jour par l’organisation même du campus.

Voir aussi
 
 
 
 
 
 
 

lundi 17 août 2026

L'éducation dite « positive » en France

Ses sym­pa­thi­sants vantent les bien­faits d’une édu­ca­tion tour­née vers les « besoins » de l’enfant, dans laquelle ses émo­tions sont res­pec­tées et la confiance, cen­trale. Ses adver­saires y asso­cient l’image hor­ri­pi­lante de ce couple d’amis en train d’expli­quer pour la sei­zième fois à leur fille que la nuit, « c’est fait pour dor­mir, tu com­prends ma ché­rie?», ou de cette mère qui, au super­mar­ché, mori­gé­nait avec sua­vité son fils de 4 ans pour avoir délogé les conserves du rayon. « Tu vou­lais ran­ger, c’est ça, mon chou­fleur ? » Depuis une dizaine d’années, l’édu­ca­tion posi­tive s’est ins­tal­lée dans les familles françaises puis, en cas­cade, dans les débats de société. Impor­tant avec elle, bien sou­vent, un dia­logue de sourds entre les géné­ra­tions. En février, la psy­cho­logue Caro­line Gold­man, « en croi­sade » contre ces nou­velles normes paren­tales, les incul­pait dans la mon­tée du rejet des enfants dans l’espace public. « À force d’inter­dire toute auto­rité, on rend les adultes fous. »

En France, ce concept a com­mencé à deve­nir une expres­sion popu­laire dans les années 2010-2015. À l’époque, sa récep­tion, encore réser­vée à des blogs, à la presse fémi­nine ou spé­cia­li­sée, est d’une grande bien­veillance. Selon les comptes du socio­logue Nico­las Mar­quis dans Sciences humaines (1), « 90 % des articles sont alors élo­gieux ». Les grands traits de ce com­por­te­ment paren­tal promu par le Conseil de l’Europe en 2006 sont : le ban­nis­se­ment de la vio­lence phy­sique ou psy­cho­lo­gique, la place accor­dée aux émo­tions, l’encou­ra­ge­ment à l’auto­no­mie, la pri­mauté de la coopé­ra­tion sur l’obéis­sance pure. Il faut accom­pa­gner l’enfant, s’appuyer sur ses com­pé­tences tout en lui offrant un cadre solide car son cer­veau est imma­ture, ce qui le rend donc peu comp­table de ses débor­de­ments. Mais, en France, l’expres­sion a vite dési­gné un grand fourre-tout - et par­fois n’importe quoi - où se mêlent théo­rie de l’atta­che­ment, psy­cho­lo­gie posi­tive, com­por­te­men­ta­lisme… Par­fois si flou ou radi­cal qu’il a prêté le flanc aux cari­ca­tures.

Au début des années 2000, la thé­ra­peute Isa­belle Fillio­zat a été, en France, parmi les pre­miers à écrire des ouvrages sur le thème. Au cœur des émo­tions de l’enfant (JC Lat­tès, 1999) s’est écoulé à plus de 500 000 exem­plaires depuis sa paru­tion. Sans doute autant de jeunes parents qui l’ont reçu en cadeau de nais­sance. On y trouve des pas­sages comme : « Les parents nomment faci­le­ment “caprices” ou “comé­dies” ces cris qu’ils ne savent inter­pré­ter. C’est ter­rible pour un enfant (…) quand ses sup­pliques sont réduites à ces mots déva­lo­ri­sants. » Ou : « Les recettes édu­ca­tives d’hier ne sont plus adap­tées. Dans la société actuelle et plus encore dans celle de demain, la route du suc­cès passe par la confiance en soi, l’auto­no­mie et l’aisance rela­tion­nelle. »

Dans les années qui suivent, les « parents Fillio­zat » se mul­ti­plient. La pédiatre Cathe­rine Gué­guen, auteur de Pour une enfance heu­reuse (Robert Laf­font, 2013), est l’autre grande réfé­rence. Pour Sté­pha­nie, 50 ans, deve­nue mère pour la pre­mière fois en 2012, ses idées ont été une révé­la­tion. « J’ai reçu une édu­ca­tion je-m’en-fou­tiste, où les enfants étaient là mais pas très impor­tants. On était moins bien ser­vis à table, par exemple. J’en ai pas mal souf­fert. Et sou­dai­ne­ment ces livres m’ont expli­qué que faire atten­tion à eux, les trai­ter en êtres dignes de sérieux, était un moyen d’en faire des adultes bien dans leur peau qui osent être eux-mêmes. »

Si, dans la confu­sion actuelle, l’édu­ca­tion posi­tive est amal­ga­mée au laxisme, elle n’a aucun rap­port avec lui au départ. Ce que les Anglo-saxons appellent «posi­tive paren­ting» ren­voie d’abord à un ensemble de prin­cipes et d’outils concrets, tirés de connais­sances nou­velles comme l’ima­ge­rie. Le cadre est au contraire pré­cis et doit aider les parents à encou­ra­ger les com­por­te­ments sou­hai­tés, à res­ter calmes en cas de crise… En France, « à part don­ner des ordres ou tout lâcher », nous n’aurions « rien appris » pour édu­quer sans punir, affirme Isa­belle Fillio­zat dans Le Figaro en 2015. Elle est régu­liè­re­ment invi­tée sur le pla­teau des « Mater­nelles » (France 5), émis­sion très regar­dée, où elle conseille par exemple de dire « stop » plu­tôt que « non » car ce mot irait de pair avec un visage fermé, donc néga­tif. En cas de colère, elle sug­gère de don­ner une feuille à déchi­rer à l’enfant ou de lui faire un câlin pour insuf­fler une dose d’ocy­to­cine, l’hor­mone dite du bon­heur.

Les parents, ense­ve­lis sous des infor­ma­tions contra­dic­toires, saluent cette dimen­sion pra­tique qui doit leur per­mettre d’édu­quer en pré­ser­vant, c’est la pro­messe, la paix à la mai­son. On ne crie pas, on ne tape pas, on ne punit pas : on sanc­tionne. Pour avoir volon­tai­re­ment ren­versé son verre d’eau sur le sol, Eugène n’ira pas au coin, il net­toiera le sol. Éle­vés dans les années 1980-1990, de manière encore ver­ti­cale, sen­sibles à cette culture des émo­tions, les jeunes sont atti­rés par cette nou­velle rela­tion fami­liale. Comme il s’agit de nou­veaux ter­ri­toires scien­ti­fiques, cir­cule l’idée qu’il faut s’y for­mer. Parent ? Un métier. Fillio­zat (et d’autres) se lance dans l'accompagnement professionnel. Des comptes de par­ti­cu­liers-influen­ceurs comme Cool Parents Make Happy Kids [oui, en anglais] ou Papa­po­si­tive exploitent à leur tour ce filon. En 2020, Isa­belle Fillio­zat déclare au micro de France Culture : « La paren­ta­lité posi­tive res­pecte les besoins et les droits des enfants et des parents, donc on ne peut pas être contre. »

Au fil des années, l’édu­ca­tion posi­tive à la française finit pour­tant par dési­gner des réa­li­tés très dif­fé­rentes. Pour les uns, c’est une boîte à outils contre les conflits quo­ti­diens ; pour les autres, une phi­lo­so­phie édu­ca­tive vouée à décons­truire les dogmes anciens. For­cé­ment, le fossé géné­ra­tion­nel, mais aussi social, ne tarde pas à se creu­ser. Cer­tains sont contre par prin­cipe, d’autres par crainte des excès, beau­coup n’en sont même pas à se poser ces ques­tions. « On assiste à un grand écart entre les très pré­ve­nants, sou­vent CSP+, qui font atten­tion à tout, et les mal­trai­tants, sou­vent de milieux plus défa­vo­ri­sés, par­fois pas conscients des consé­quences pro­vo­quées par les vio­lences psy­cho­lo­giques et phy­siques, ni que la loi les inter­dit depuis 2019 », remarque la scien­ti­fique Marie Che­trit, auteur d’édu­ca­tion posi­tive : une ques­tion d’équi­libre ? (Solar, 2021).

En 2021, Cathe­rine Gué­guen s’inquiète dans Marianne : « La dif­fu­sion de ces théo­ries par des parents qui s’inventent le sta­tut de coach abou­tit à des catas­trophes. » Une liste de «vio­lences édu­ca­tives ordi­naires » sor­tie du cer­veau d’on ne sait qui cir­cule sur les réseaux sociaux. Sur Face­book, de jeunes mères s’inter­rogent. Est-ce mal­trai­tant de contraindre l’enfant à prendre un médi­ca­ment ? À atta­cher sa cein­ture ? Com­ment lui faire com­prendre sans le hous­piller qu’une main, « c’est fait pour don­ner des caresses, pas pour taper » ? Pen­dant que des parents pensent qu’ils ne font jamais assez, des grands-parents s’entendent dire qu’ils auraient dû faire mieux. Sur les réseaux, une grand-mère s’afflige : « Ma fille se coupe les che­veux en quatre pour tout. C’est ça, la grande avan­cée ? » « “Édu­ca­tion moderne”, tu parles ! Enfants rois non édu­qués, sur­tout », siffle une autre.

Les don­nées sont empi­riques mais d’après les psy­cho­logues les conflits édu­ca­tifs sur­viennent de plus en plus. Nor­mal, rétorquent les pro-édu­ca­tion posi­tive, les grands chan­ge­ments cultu­rels pro­duisent des étin­celles. Reste qu’à mesure que le cou­rant gros­sit il se sim­pli­fie, agrège des dis­cours plus radi­caux. Média­ti­que­ment, le retour de bâton - a lieu très rapi­de­ment. Dès 2019, la psy­cho­logue Caro­line Gold­man lance sa « croi­sade » contre l’édu­ca­tion posi­tive. Elle lui reproche de mino­rer l’impor­tance des limites, de nier « l’exis­tence des pul­sions agres­sives » chez les enfants et de tout leur pas­ser en invo­quant l’imma­tu­rité céré­brale. En 2020, elle publie File dans ta chambre ! chez Dunod, livre dans lequel elle défend les ver­tus du temps d'arrêt, l’exclu­sion tem­po­raire dans la chambre, pour les enfants à par­tir de 1 an. Une tech­nique de la paren­ta­lité posi­tive anglo-saxonne, mais qu’elle repa­touille à sa sauce.

À ses côtés et à ceux du psy­cho­logue Didier Pleux, les tenants de l’édu­ca­tion tra­di­tion­nelle reprennent du poil de la bête. Ils affirment la néces­sité de l’auto­rité. En 2022, Caro­line Gold­man convainc 350 spé­cia­listes de la petite enfance de signer une tri­bune contre la paren­ta­lité « exclu­si­ve­ment » posi­tive dans Le Figaro. Selon ces pédiatres, psy­cho­logues, psy­chiatres, les enfants édu­qués de cette manière « ne sont plus aidés à gran­dir ». Ils accusent les théo­ri­ciens et autres influen­ceurs français de ce cou­rant de l’avoir élargi en y injec­tant des don­nées scien­ti­fiques extra­po­lées et une vision uni­que­ment com­pas­sion­nelle de l’enfant. Dans une part des foyers, son appli­ca­tion confi­ne­rait au laxisme. Mais un laxisme concep­tua­lisé, anxieux.

Chro­ni­queur des « Mater­nelles » de 2015 à 2024, Ben­ja­min Mul­ler a récem­ment raconté que sa rup­ture d’avec ce cou­rant était par­tie de l’obser­va­tion d’une de ces familles en vacances. « Le petit devait avoir 5 ou 6 ans et son père lui avait servi des petites tar­tines.» L’enfant en a jeté une par terre. Puis deux. « Le père s’achar­nait à essayer de com­prendre si le petit avait un pro­blème avec le pain ou la gar­ni­ture de la tar­tine.» Quand le petit a ren­versé le verre de sa soeur, « la mère n’a pas réagi, le père, lui, conti­nuait de cher­cher l’émo­tion chez son fils», raconte Mul­ler. Comme si chaque trans­gres­sion cachait un mes­sage qu’il appar­te­nait aux adultes de déco­der. La « dérive » de l’édu­ca­tion posi­tive l’a alors frappé.

Aujourd’hui, ce cou­rant paren­tal a pris du plomb dans l’aile sur le plan média­tique. À l’été 2023, Caro­line Gold­man a même obtenu une chro­nique jour­na­lière sur France Inter. Certes, la bronca fut impor­tante — la média­trice de Radio France a dû publier un cour­rier, de nom­breux spé­cia­listes de l’enfance se sont indi­gnés de ses prises de posi­tion dans Le Monde —, mais, désor­mais, quand il est ques­tion d’elle, les écueils pos­sibles de l’édu­ca­tion posi­tive sont tou­jours abor­dés. En mars der­nier, l’his­to­rien Pierre Ves­pe­rini nous confiait désor­mais lui pré­fé­rer le terme d’« édu­ca­tion démo­cra­tique », moins mar­qué.

Qu’en est-il dans la vraie vie ? « Sur le ter­rain, en ins­ti­tu­tion, per­sonne ne parle vrai­ment d’édu­ca­tion posi­tive, qui appa­raît avant tout comme un épi­phé­no­mène propre aux influen­ceurs et aux réseaux sociaux », consi­dère Bap­tiste G., un psy­cho­logue en ins­ti­tut médico-édu­ca­tif, assez engagé sur le sujet pour être aujourd’hui pour­suivi par une psy­cho­logue du cou­rant, très pré­sente en ligne. «L’édu­ca­tion posi­tive a dif­fusé énor­mé­ment de fausses nouvelles, ce qu’on appelle des “neu­ro­mythes”, sur le fonc­tion­ne­ment du cer­veau. Ayant dénoncé ces contre­vé­ri­tés sur les réseaux, je me retrouve dans ce qu’on appelle une pro­cé­dure bâillon par l’une des repré­sen­tantes de ce cou­rant qui porte plainte contre moi et n’hésite à mena­cer d’autres confrères et consœurs à la moindre contra­dic­tion. » En dehors de ces cercles, il y a fort à parier que de nom­breux parents, les­si­vés par les excès, ont trié le bon grain de l’ivraie, retenu qu’en effet un cer­veau d’enfant est imma­ture. Mais qu’il sup­porte les inter­dits, les non, les fron­ce­ments de sour­cils.

Source : Le Figaro

(1) Cité par Béa­trice Kam­me­rer dans son article « Heurs et mal­heurs de l’édu­ca­tion posi­tive » («Construc­tif», 2024).

samedi 15 août 2026

La fermeture de restaurants rapides qui emploient massivement des immigrants temporaires est une bonne nouvelle



Tania Longpré, professeure spécialisée dans l’enseignement des langues et l’intégration par le français, salue les restrictions imposées par le gouvernement fédéral canadien limitant le recours aux travailleurs temporaires étrangers pour des emplois peu qualifiés. 

Elle prend pour exemple un restaurant de la chaîne Tim Hortons (une enseigne canadienne emblématique de restauration rapide, comparable à McDonald’s ou Quick en Europe) situé aux Îles-de-la-Madeleine (un archipel du Québec), menacé de fermeture faute de main-d’œuvre. Les Îles-de-la-Madeleine sont situées à 1000 km à l'est de Montréal à vol d'oiseau.

Elle dénonce l’absurdité de recruter des travailleurs aux Philippines pour occuper des postes simples dans la restauration rapide. Selon elle, cette situation doit inciter à remettre en question le modèle de consommation de masse porté par des chaînes comme Tim Hortons ou McDonald’s.

Plutôt que de faire appel à une main-d’œuvre étrangère, elle propose des alternatives :
  • Réorganiser les horaires de travail pour mieux répartir la charge ;
  • Soutenir les cafés et restaurants locaux ;
  • Encourager la cuisine maison ;
  • Explorer l’automatisation pour pallier la pénurie, sans dépendre de l’immigration temporaire.
Un article de presse à l'origine 

C'est le Journal de Montréal et la chaîne de télévision qui sont à l'origine de cette histoire qui se veut emblématique. Un article récent relatait la fermeture prochaine, le 5 septembre, de l’unique Tim Hortons des Îles-de-la-Madeleine, à Cap-aux-Meules. Le restaurant, très fréquenté par les habitants, est victime d’un paradoxe particulièrement marqué dans les régions éloignées : la pénurie de main-d’œuvre est telle que l’entreprise ne peut fonctionner sans travailleurs étrangers, mais le durcissement des règles d’immigration l’empêche de conserver ces travailleurs.

Le franchisé Patrick Chevarie avait recruté 14 travailleurs étrangers en 2022, principalement des Philippins (13) ainsi qu’une Tunisienne, pour un investissement d’environ 200 000 $. Cette main-d’œuvre serait devenue indispensable : avant même leur recrutement, le restaurant devait parfois fermer certains jours faute de personnel. Question annexe : ces Philippins parlaient-ils français ?

En 2026, les permis de travail de ces employés n’ont toutefois pas été renouvelés. Ottawa avait pourtant annoncé un sursis d’un an pour certains titulaires de permis de travail liés à un employeur précis (« permis fermés »). Mais cette mesure ne réglait pas complètement le problème, notamment pour les familles des travailleurs. Le gouvernement a ensuite assoupli les règles concernant les conjoints en juin, mais cela n'a pas suffi à sauver le restaurant.

Le propriétaire avait d’ailleurs exposé sa situation devant un comité parlementaire en avril, en expliquant que les réalités des régions éloignées étaient très différentes de celles des grands centres : il n’y a tout simplement pas assez de travailleurs locaux pour pourvoir les emplois dans les commerces et les services.

Le contexte politique : le virage contre les travailleurs temporaires

Cette fermeture s’inscrit dans le resserrement des politiques canadiennes concernant les travailleurs étrangers temporaires. Après avoir fortement augmenté le recours à cette main-d’œuvre au cours des dernières années, Ottawa cherche désormais à en réduire le nombre, notamment pour freiner la croissance de l’immigration temporaire et répondre aux critiques selon lesquelles le programme exercerait une pression à la baisse sur les salaires ou permettrait à certaines entreprises de contourner le recrutement local.

Rappel : Tim Hortons a fait pression auprès du fédéral pour davantage de travailleurs étrangers

En décembre 2025, une enquête de la CBC révélait que Tim Hortons avait fait pression pendant environ 18 mois auprès du gouvernement fédéral pour que certains de ses franchisés puissent recruter davantage de travailleurs étrangers temporaires. Des représentants de Tim Hortons et de sa société mère avaient multiplié les rencontres avec des députés et des fonctionnaires alors qu'Ottawa cherchait justement à réduire le recours au programme.

Si un Tim Hortons ne trouve pas de Canadiens disposés à travailler pour le salaire et les conditions proposés, est-ce réellement une « pénurie de main-d'œuvre » — ou un problème de salaire et de conditions de travail ?

Une analyse de Reuters en 2024 relevait justement que les critiques du programme lui reprochaient de faire pression à la baisse sur les salaires et de placer les travailleurs dans une situation de grande vulnérabilité, particulièrement lorsqu'ils sont liés à un seul employeur par un permis fermé.

Le rapporteur spécial de l'ONU Tomoya Obokata est allé beaucoup plus loin en 2024, décrivant le système canadien comme un « terreau propice aux formes contemporaines d'esclavage », en raison notamment de la dépendance des travailleurs envers leur employeur, de l'endettement lié à leur recrutement et des cas d'abus et de vol de salaire qu'il avait documentés.

Il existe des précédents très concrets.

En Colombie-Britannique et en Alberta, un franchisé Tim Hortons avait été accusé par un travailleur philippin de lui avoir fait rembourser en espèces des heures supplémentaires pourtant inscrites sur ses chèques de paie. Le travailleur affirmait également que les employés craignaient de se plaindre parce qu'ils risquaient de perdre leur statut et d'être renvoyés aux Philippines. Tim Hortons a finalement rompu ses relations avec ce franchisé après une enquête des autorités du travail. Un syndicat avait par ailleurs porté des accusations de violations des normes du travail et des droits de la personne.

En mai 2026, Tim Hortons a annoncé une campagne visant à recruter 10 000 travailleurs « locaux », tout en affirmant qu'il réduisait désormais son recours au programme des travailleurs étrangers temporaires.

La société affirme aujourd'hui qu'elle compte environ 110 000 employés au Canada, dont seulement 4 000 — 3,6 % — seraient recrutés par le programme des travailleurs étrangers temporaires. Elle explique que le recours massif au programme était lié aux « pénuries aiguës » de main-d'œuvre de 2021 et de l'après-Covid et qu'avec le chômage élevé des jeunes en 2026, il n'est plus nécessaire de faire pression pour élargir ce programme.

C'est précisément ce changement de position qui nourrit certaines critiques : en 2025, Tim Hortons demandait à Ottawa de desserrer les restrictions ; en 2026, la même entreprise explique qu'il est désormais possible de recruter localement.

Ce revirement si rapide affaiblit fortement l'idée d'une pénurie structurelle et inévitable qui rendrait indispensable le recrutement international.

Pourquoi un modèle de restauration rapide reposant sur des emplois peu rémunérés en était-il venu à considérer l'importation de travailleurs étrangers comme une composante normale de son fonctionnement ?

Et là, Tim Hortons porte une part de responsabilité, puisque l'entreprise a non seulement utilisé ce dispositif, mais a activement cherché à en élargir l'accès.

Il y a même un élément assez savoureux : Tim Hortons affirme maintenant que seulement 3,6 % de ses employés sont des travailleurs étrangers temporaires, comme si cela réglait la question. Mais ce chiffre ne comprend évidemment pas les autres catégories de travailleurs étrangers présents dans les restaurants — notamment certains étudiants étrangers et détenteurs d'autres types de permis. Il faut donc être prudent avant de traduire « 3,6 % de TFW » par « 3,6 % de travailleurs étrangers ». 

vendredi 14 août 2026

Jason Arday, ex-professeur de Cambridge mêlé à un scandale de plagiat, retrouvé mort

L'ancien professeur de l'Université de Cambridge Jason Arday, au cœur d'un retentissant scandale de plagiat et de déclarations fantaisistes et qui a démissionné début août, a été retrouvé mort vendredi, a confirmé sa famille, qui dénonce « une campagne de harcèlement ».

Ce Britannique de 41 ans avait été découvert inconscient dans le sud de Londres dans l'après-midi, ont expliqué Sky News et d'autres médias, citant un communiqué de la police de la capitale britannique.

Dans un communiqué diffusé par la suite vendredi, la police métropolitaine de Londres n'a pas donné son identité, disant simplement que des agents avaient été appelés par le service londonien des ambulances à la suite d'un signalement selon lequel un homme avait été trouvé inconscient à l'intérieur d'un bâtiment dans le quartier de Battersea. Malheureusement, un homme de 41 ans a été déclaré mort sur les lieux, a-t-elle ajouté.

« Pour l’instant, son décès est considéré comme inattendu, mais il ne semble pas suspect. L’affaire fait l’objet d’une enquête menée par des agents de l’unité centrale sud de la police métropolitaine. Un dossier sera constitué à l’intention du médecin légiste. »


La police sur place

La police a précisé que ce décès n’était pas considéré comme suspect.

Nous ne tirons bien sûr aucune satisfaction de la mort d’Arday, qui reste une tragédie.

Même en supposant qu’il se soit ôté la vie, il est impossible de savoir si son ascension fulgurante vers la célébrité universitaire, suivie de sa chute brutale, ont précipité ou retardé son destin funeste.

Une chose est sûre : cette chute n’aurait jamais eu lieu si les universitaires de Cambridge n’avaient pas propulsé au firmament un homme manifestement inapte à enseigner, aux tendances mythomanes avérées et à l’équilibre mental fragile. Une promotion accordée non pour ses mérites, mais parce qu’il cochait les bonnes cases — et parce qu’ils n’avaient aucun intérêt à préserver l’exigence académique.

Il faut craindre, désormais, que ces mêmes universitaires « diversitaires » n’utilisent sa mort pour étouffer toute remise en question et que quiconque osera souligner cette évidence soit traité de monstre insensible.


Voir aussi
 

jeudi 13 août 2026

Un bilan peu flat­teur pour la loi aus­tra­lienne qui interdit les réseaux sociaux au moins de 15 ans


Il n’y a qu’Ins­ta­gram qui a banni notre fils. Il a tou­jours accès aux autres réseaux sociaux. La loi n’a pas eu d’impact sur ses habi­tudes en ligne.» Ce témoi­gnage d’un parent d’un ado­les­cent de 14 ans en rejoint un autre d’un col­lé­gien du même pays : « Cer­tains de mes amis ont perdu l’accès à leurs comptes. Mais pour moi, rien n’a changé. » Ces ver­ba­tim sont extraits d’un rap­port de l’ins­ti­tu­tion gou­ver­ne­men­tale aus­tra­lienne esa­fety, char­gée du suivi de la bonne mise en appli­ca­tion d’une loi pion­nière entrée en vigueur au prin­temps dans le pays : l’inter­dic­tion des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Et le moins que l’on puisse dire est que ce pre­mier bilan, trois mois après le « grand ban­nis­se­ment » des ado­les­cents aus­tra­liens d’Ins­ta­gram, Tik­tok, You­Tube ou Twitch, n’est pas flat­teur.

Avant la loi, 53,7% des Aus­tra­liens âgés de 10 à 15 ans avaient un compte per­son­nel sur un réseau social au moins. Ces der­niers auraient dû dis­pa­raître en vertu de la nou­velle légis­la­tion. Il n’en est rien. Trois mois plus tard, la pro­por­tion n’a baissé que de 10 points, à 42,1 %. Dans le détail, elle est pas­sée de 34,5 % à 23,3% chez YouTube, de 29,9% à 23,3 % chez Snap­chat, de 29 % à 21,7 % chez Tik­tok, et de 23,5 % à 19,3 % chez Ins­ta­gram. On note même une hausse sur la contro­ver­sée pla­te­forme vidéo Kick, pas­sée de 0,4 % à 0,6 %.

La rai­son n’est pas un recours mas­sif des col­lé­giens aus­tra­liens aux VPN, ces logi­ciels qui per­mettent de faire croire aux sites inter­net qu’on se connecte depuis un autre pays. La faute revient aux failles des réseaux sociaux dans leurs opé­ra­tions de contrôle de l’âge, selon le rap­port.

Manque de fia­bi­lité des véri­fi­ca­tions d’âge

Les son­deurs ont demandé aux ado­les­cents ayant tou­jours leurs comptes pour­quoi ils sont pas­sés entre les mailles du filet. Dans la moi­tié des cas, la réponse est simple : les pla­te­formes sociales ne leur ont jamais demandé de jus­ti­fier leur âge! Et quand cette véri­fi­ca­tion a lieu, elle n’est pas tou­jours fiable. Ainsi, cer­tains ado­les­cents ont menti en chan­geant leur date de nais­sance afin de faire croire qu’ils ont plus de 16 ans - ce qui a mar­ché (37,1 %). Et dans 18,2 % des cas, les outils de véri­fi­ca­tion de l’âge se sont trom­pés, en esti­mant qu’ils étaient plus âgés qu’ils ne le sont réel­le­ment.

Le rap­port note aussi que cer­taines pla­te­formes peuvent être consul­tées sans avoir besoin de se connec­ter à un compte, ou bien en uti­li­sant un compte fami­lial. C’est le cas notam­ment de YouTube, bien sou­vent pré­sent sur la télé­vi­sion du foyer. 73,6 % des 10-15 ans conti­nuent ainsi de regar­der des vidéos sur la pla­te­forme de Google. « En l’absence des mesures réel­le­ment effi­caces et robustes mises en œuvre par les pla­te­formes, la réduc­tion du nombre de comptes déte­nus par des ado­les­cents res­tera modeste », pré­vient l’étude.

Et qu’en est-il des ado­les­cents qui ont perdu accès à leurs réseaux sociaux ? Ont-ils lâché leurs smart­phones pour reve­nir à des acti­vi­tés sociales « dans la vraie vie » ? Eh bien, pas vrai­ment. Le rap­port montre au contraire une hausse de la fré­quen­ta­tion des mes­sa­ge­ries en ligne : la moi­tié (52,3 %) des 10-15 ans s’y connecte chaque jour, contre 40,5% avant la loi. Un quart d’entre eux déclarent s’y rendre « plu­sieurs fois par jour » (19% aupa­ra­vant), et 8,9% « une à deux fois par heure » (5,6 % avant la loi). Même phé­no­mène pour les jeux vidéo en ligne : 29 % des jeunes son­dés déclarent s’y connec­ter chaque jour, contre 26 % avant la loi. A contra­rio, les acti­vi­tés hors ligne, comme la pra­tique du sport, de la musique, des arts, n’ont pas pro­gressé. Et ces col­lé­giens voient à peine plus qu’avant leurs amis « en vrai ».

Der­nier point pro­blé­ma­tique : la pro­por­tion des parents igno­rant que leur enfant de 10 à 12 ans se rend sur les réseaux sociaux a for­te­ment aug­menté depuis l’entrée en vigueur de la loi, pas­sant de 35 à 49%! «Une consé­quence inat­ten­due » de la légis­la­tion, note le rap­port. L’ins­ti­tut esa­fety conti­nuera de publier des études régu­lières sur l’impact de la loi, mais pré­vient déjà :

« Des pro­grès signi­fi­ca­tifs, comme la réduc­tion du temps d’écran, la moindre expo­si­tion aux dan­gers du numé­rique, une meilleure santé men­tale et une réduc­tion des conflits intra­fa­mi­liaux, ne dépen­dront que du ren­for­ce­ment des mesures prises par les pla­te­formes sociales. »

Source : Le Figaro

Voir aussi
 
 

L’essor et le recul partiel des mentions DEI dans les offres d’emploi américaines

Une étude récente, basée sur l’analyse de plus de 371 millions d’offres d’emploi en ligne aux États-Unis, révèle pour la première fois l’évolution des engagements affichés en matière de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) dans le recrutement. Publiée en prépublication le 10 août 2026, elle met en lumière une évolution en deux phases : une hausse spectaculaire après 2020, puis un recul marqué – mais incomplet – après l’élection de Donald Trump en novembre 2024.

Une analyse sans précédent

Les chercheurs Janet Xu, Reuben Hurst et Shanshan Liu ont analysé l’intégralité des offres d’emploi en ligne aux États-Unis entre janvier 2016 et février 2026, soit 371,1 millions d’annonces publiées par 2,7 millions d’employeurs. Leur travail s’est concentré sur la présence de mentions explicites d’engagement en faveur de la diversité (ethnique, raciale et sexuelle).

Jusqu’à mi-2020, ces mentions étaient présentes dans 7 à 12 % des offres. Après les mobilisations liées à la mort de George Floyd et au mouvement Black Lives Matter, leur fréquence a bondi de 152 %. Elle a atteint un pic de 25,4 % à la veille de l’élection présidentielle de 2024. En février 2026, ce taux était redescendu à 19,9 %, marquant une baisse de 21 %.

Un reflux inédit, mais partiel

Les auteurs qualifient ce reflux d’« inédit », tout en soulignant qu’il reste partiel. Il a réduit d’environ un tiers la hausse enregistrée après 2020. Les mentions en faveur de la diversité restent ainsi deux fois plus fréquentes qu’avant cette période.

Les baisses ont été plus prononcées au sein des entreprises titulaires de contrats fédéraux. En revanche, les baisses sont proportionnellement similaires parmi les employeurs dont les employés sont majoritairement proches des démocrates ou des républicains.

Un indicateur des priorités des entreprises

Ces résultats illustrent la sensibilité du discours des entreprises aux évolutions politiques. Si la pression de la seconde administration Trump a ralenti l’affichage des engagements DEI, elle n’a pas effacé les transformations amorcées cinq ans plus tôt. Aujourd’hui, les mentions DEI dans le recrutement américain se situent à un niveau intermédiaire : bien en dessous du pic de 2024, mais toujours bien au-dessus des niveaux d’avant 2020.

Intitulée The Rise and (Partial) Retreat of DEI Claims in Recruiting, cette étude est l’une des premières à quantifier systématiquement ce phénomène à l’échelle nationale. Elle invite à distinguer les déclarations publiques des pratiques réelles, tout en rappelant que le langage des offres d’emploi reste un indicateur clé des priorités des entreprises.


mercredi 12 août 2026

Euthanasie : « On a l’eugé­nisme qu’on peut, selon les vices qu’on entre­tient »

Texte de Chantal Delsol paru dans Valeurs Actuelles du 22 Juillet 2026. Depuis, le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale française a adopté définitivement la proposition de loi créant un « droit à l’aide à mourir », par 291 voix contre 241 et 29 abstentions. Le texte n’est toutefois pas encore une loi applicable : des saisines du Conseil constitutionnel ont été annoncées. Il doit donc encore être examiné par le Conseil constitutionnel, puis promulgué.

La léga­li­sa­tion pro­chaine de l’eutha­na­sie et du sui­cide assisté marque l’abou­tis­se­ment d’un long pro­ces­sus de glis­se­ment du cri­tère de la valeur humaine. Pour nos socié­tés contem­po­raines ce n’est plus la vie qui compte mais le confort.

La loi « fin de vie » qui vient actuel­le­ment au vote final après des années de débats mou­ve­men­tés, enre­gistre et confirme la fin de l’influence chré­tienne sur nos mœurs, la fin de notre manière chré­tienne de pen­ser et de vivre. Les deux siècles pré­cé­dents ont été nour­ris de mul­tiples débats, par­fois vol­ca­niques, oppo­sant les tenants de la tra­di­tion morale mil­lé­naire et les pro­gres­sistes par­ti­sans d’une éman­ci­pa­tion – les lois sur le divorce, en France et plus encore en Ita­lie, ont signé pen­dant des décen­nies une sorte de ques­tion d’orient, tou­jours en que­relle et tou­jours ful­mi­nante. La loi « fin de vie » appar­tient à la fin de ce cycle.

De quoi s’agit-il? D’un dépla­ce­ment de la valeur, dépla­ce­ment qui ne s’opère pas seule­ment chez une petite élite pres­crip­tive, mais chez des peuples entiers – ici le peuple français. Il s’agit de mou­rir et de tuer. Le « Tu ne tue­ras pas » est ins­crit au fron­ton de toutes les cultures sans excep­tion. C’est une maxime qui fait par­tie de la morale uni­ver­selle, celle que l’écri­vain bri­tan­nique C. S. Lewis appe­lait « l’ensemble des pla­ti­tudes notoires ». Pour­tant le monde humain est ce qu’il est, dur et violent, semé d’embûches, et dans toutes les cultures on admet des excep­tions, consi­dé­rées comme légi­times, à l’inter­dit de tuer. Ces excep­tions ne sont pas les mêmes par­tout, parce que les cultures n’accordent pas la valeur majus­cule aux mêmes enti­tés.

Toutes les cultures, sauf la nôtre depuis peu, ont admis la peine de mort pour les grands cri­mi­nels. Toutes admettent bien que les guerres tuent, sous des condi­tions che­va­le­resques. Les anciens Grecs et Romains, et les Chi­nois jusqu’à Mao, lais­saient au père le loi­sir de tuer le bébé mal venu. Chose que les chré­tiens ont tou­jours refusé de faire, mais l’église catho­lique aux siècles pré­cé­dents emprun­tait pério­di­que­ment l’armée royale pour aller mas­sa­crer par mil­liers les Vau­dois héré­tiques dans les val­lées des Alpes.

Lorsque l’ortho­doxie est essen­tielle, elle peut avoir plus de valeur que la vie des héré­tiques, lorsque la volonté du père est essen­tielle, elle a plus de valeur que la vie du nour­ris­son. Ce qui est  [devenu] essen­tiel dans les socié­tés occi­den­tales contem­po­raines, c’est la capa­cité pour chaque indi­vidu de déci­der de son propre des­tin, sans être sou­mis à aucune norme exté­rieure. Aussi la plu­part de nos conci­toyens ne com­prennent-ils pas du tout à quel titre on peut empê­cher quelqu’un de se sui­ci­der. Et comme la morale contem­po­raine, dès lors sans reli­gion ni doc­trine, se résume au soin de l’autre (le care), au simple secours que nous devons à l’autre direc­te­ment et sans loi exté­rieure, alors peu d’entre nous com­prennent pour­quoi nous pour­rions refu­ser à l’autre la grâce de la mort si c’est lui qui la demande.

Bien sûr, il s’agit d’une trans­for­ma­tion anthro­po­lo­gique à l’œuvre depuis deux siècles, au sens où le cri­tère de la valeur humaine s’est déplacé. Chez nous en Occi­dent, au départ l’être humain était digne parce qu’image de Dieu. L’être humain contem­po­rain est digne parce que déci­dant pour lui-même de son propre des­tin. Ce qu’il est impor­tant de sou­li­gner, c’est l’ampleur popu­laire de ce glis­se­ment. La loi « fin de vie » n’est pas le fait de je ne sais quelle obs­cure cote­rie. La plu­part des Français (et c’est vrai pour beau­coup d’occi­den­taux contem­po­rains) ne voient abso­lu­ment pas pour quelle rai­son on pour­rait refu­ser la mort à un malade de Char­cot (c’est tou­jours l’exemple avancé), s’il la sou­haite: au nom de quoi? au nom de quelle loi hété­ro­nome ou trans­cen­dante ou royale à laquelle per­sonne ne croit plus ? Voilà l’his­toire.

Natu­rel­le­ment, on voit poindre à l’hori­zon proche les dérives glaçantes qui ne man­que­ront pas de se pro­duire, et ce d’autant que cer­tains pays voi­sins, plus « avan­cés » que nous, en mani­festent déjà les hor­reurs. Qu’est-ce que la volonté d’un malade et comme il est facile de la sus­ci­ter… Nous savons, et toutes les études le disent, que la grande majo­rité des Français sou­hai­te­raient que l’on déve­loppe d’abord par­tout des soins pal­lia­tifs de haut niveau. Mais c’est un vœu pieux: la ques­tion serait plu­tôt de se deman­der ce que les Français seraient prêts à sacri­fier en termes d’allo­ca­tions, rem­bour­se­ments, soins gra­tuits ou allo­ca­tions diverses, pour finan­cer les soins pal­lia­tifs. Et ils ne sont prêts à rien sacri­fier du tout.

On lais­sera donc à l’aban­don les ser­vices de soins pal­lia­tifs qui coûtent cher, et alors, sans soins effi­caces contre la dou­leur, la mort active sera la seule solu­tion. Les chiffres des pays déjà nan­tis de ce genre de lois montrent bien que les malades sans res­sources sont les pre­miers can­di­dats à la mort volon­taire. Le Canada se vante ouver­te­ment des gains finan­ciers per­mis par l’aide à mou­rir. Autre­ment dit, dans les cir­cons­tances d’aujourd’hui c’est l’éco­no­mie qui pas­sera avant la vie.

Si l’on veut cher­cher dans l’his­toire humaine une com­pa­rai­son pour mieux appré­hen­der ce qui nous arrive, on la trou­vera dans les époques pré­chré­tiennes ou chez des peuples étran­gers à notre culture, où le vieillard inutile est sommé de tom­ber du coco­tier afin de faire place aux géné­ra­tions sui­vantes. Ici: afin de ne pas dépen­ser en soins exces­sifs l’argent de la géné­ra­tion sui­vante. Autre­ment dit, nous en arri­vons à cette eutha­na­sie dite libé­rale pour citer Haber­mas, qui la dif­fé­ren­ciait ainsi de l’eutha­na­sie des nazis orga­ni­sée par le pou­voir dans un des­sein raciste. Enfin pas si « libé­rale » que cela, parce que tout de même les pauvres et les aban­don­nés de famille seront bien contraints de signer leur arrêt de mort, d’une contrainte qui ne dira pas son nom. De même les diag­nos­tics géné­tiques, ceux déjà pré­sents ou ceux à venir (DPI-A [diagnostic avant l'implantation de l'embryon]) rendent ou ren­dront l’eugé­nisme obli­ga­toire par simple pres­sion éco­no­mique. On a l’eugé­nisme qu’on peut, selon les vices qu’on entre­tient. Notre vice n’est plus le racisme, c’est la pas­sion du confort [ou le refus contemporain d'accepter certaines contraintes, dépendances et souffrances comme des composantes possibles de l'existence.].  La dignité des grands malades passe après.

[Note du carnet : Plus une société dispose de moyens pour détecter à l’avance les caractéristiques d’un enfant, qu’elles résultent d’une fécondation naturelle ou in vitro, plus elle doit affronter une question qu’elle pouvait jadis éluder : voulons-nous accueillir l’enfant qui vient, ou choisissons-nous, de plus en plus, quel enfant a le droit de naître ?

À quel moment le dépistage anténatal cesse-t-il d’être une simple information médicale pour devenir implicitement une incitation adressée aux parents à mettre fin à une grossesse qui ne répond pas aux attentes ?

Il ne sera pas nécessaire d’imposer directement cette décision aux parents si les normes sociales, les médecins, les assurances, les coûts et les attentes collectives quant à ce qui constitue une vie digne rendent certaines options progressivement « inévitables ».
]


Le dis­cours lar­moyant et com­pas­sion­nel qui accom­pagne la loi est à lui seul un aveu contraire. On a bien remar­qué que les lotis­se­ments les plus moches reçoivent tou­jours des noms de fleurs mer­veilleuses, et que les lois liber­ti­cides des dic­ta­teurs se réclament toutes de la liberté. Ici on fait appel à la dignité pour y glis­ser la mort, récu­pé­rant le plus beau de nos héri­tages pour en déco­rer l’infâme – et on se sou­vient que Bin­ding et Hoche, auteurs en 1920 du libelle Le droit de détruire la vie dénuée de valeur, avaient déjà eu la même idée… (Ci-contre couverture d'une réédition moderne de l'ouvrage en allemand).

Voir aussi
 
 
 
 
 
 

Canada : sa fille autiste dit vouloir mourir, la justice donne son feu vert contre l'avis du père

L'euthanasie a représenté 4,1 % de tous les décès au Canada et 6,6 % au Québec (en 2022)

Statistique Canada a admis avoir exclu l’euthanasie comme catégorie dans les totaux de décès

Euthanasie — Québec, champion du monde

Euthanasie — une femme belge étouffée avec un coussin

Une étude sur le dispositif canadien d’euthanasie alerte sur ses impasses

Le Canada veut étendre l'euthanasie aux mineurs (2023)

Gouvernement propose à paralympienne de l'euthanasier lorsqu'elle se plaint du retard pour installer un monte-escalier chez elle

Hôpital pour enfants de Toronto : politique pour aide médicale à mourir destinée aux enfants sans autorisation préalable des parents

Ontario — l'euthanasie pour éviter la pauvreté et l'itinérance 

Pulsion de mort — Konbini promeut une vidéo d'une jeune femme de 23 ans qui s'est fait stériliser  

Québec — Nombre de naissances continue de baisser et les décès sont repartis à la hausse